A ceux qui n’ont pas d’oreilles

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Tout d’abord, je vous ai laissés parler des minutes entières, des minutes entières à flot continu, préférant lancer à ma mémoire l’ambitieux défi de se souvenir de chacun des points que vous avez soulevés, plutôt que d’oser vous interrompre pour vous répondre. Puis j’ai repris la parole et n’ai même pas eu le temps d’ébaucher une phrase que vous m’avez violemment coupée. Je ne mérite pas votre considération, pas même le respect minimal, celui que l’on accorde à son interlocuteur, même quand on le croit incapable de prononcer un seul mot qui soit digne d’intérêt. Depuis tout à l’heure, vous vous écoutez parler. Vous vous gargarisez de votre propre grandeur morale, vous reniflez votre propre derrière, votre propre parfum, celui de l’irréprochable et du correct. En plein coït avec vous-mêmes, au septième ciel de l’autosatisfaction, vous ne me voyez pas, vous ne m’écoutez pas. Tout juste m’apercevez-vous derrière le brouillard de prétention qui nimbe vos visages imbus, tout juste m’entendez-vous vaguement, noyée sous le ronron m’as-tu-vu, le vacarme exhibitionniste, les tempêtes démonstratives de vos propres paroles, de votre propre pensée qui se suffit à elle-même et entend le faire savoir. En vérité, ce que j’ai à vous dire ne vous intéresse pas. Je ne vous intéresse pas. Je vous suis aussi utile qu’un mur contre lequel on lance une balle de tennis ; je ne sers qu’à permettre à votre ego les rebonds les plus spectaculaires. Je ne suis qu’un support à votre splendeur verbale, un auxiliaire de gloriole, un réceptacle à foutre rhétorique, un valet faisant la courte échelle à son maître, un mur sur lequel on pisse. Vous n’êtes pas prêts à recevoir le cadeau que j’ai à vous faire. Celui de mes mots, celui de ma pensée, qui émanent tous deux de mon cœur mis à nu et qui constituent peut-être le plus précieux des présents que je puisse vous faire, aussi imparfait soit-il. Le seul, en tout cas. Et vous le refusez. En vérité, vous m’invitez à vous le donner mais n’en voulez pas. C’est un cadeau méprisé d’avance. Dans vos conversations, je n’ai pas ma place. Comme une poupée de porcelaine qui n’est là que pour décorer votre salon, je vous gêne dès lors que je me mets à parler. Je vous empêche de partir en roue libre, je vous oblige à penser dans l’autre sens quand vous aimeriez dévaler en luge et à toute vitesse la pente de l’égo libéré. Il ne faudrait quand même pas que j’oublie que je ne suis là que pour passer les plats. Le débat s’arrête là. Car je n’ai rien à vous apporter, je n’ai rien à vous apprendre. Et tandis que depuis les débuts de l’homme civilisé, des millions d’âmes ont été sacrifiées de gré ou de force à la recherche la plus meurtrière, la plus douloureuse, la plus nécessaire qui soit, celle de la vérité et de l’idéal, tandis que même les plus grands esprits se sont trouvés piégés par des mirages d’idées qu’ils pensaient justes et se sont heurtés au mur impitoyable de l’erreur souvent destructrice, quelquefois fatale, vous vous suffisez à vous-mêmes et savez déjà tout, ce dont je ne peux que vous féliciter. Vous n’avez pas besoin de moi, alors. Pas besoin de vous mêler à mon imperfection humaine, trop humaine. Il faut alors que je m’incline et que je me taise. Je propose de vous laisser entre vous, entre docteurs en science infuse et novices en humilité.

Texte écrit (et partagé sur Facebook) en janvier 2016.
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De nouveaux articles à venir, prochainement…

Je reprends en main ce site, laissé à l’abandon durant presque une année, par manque de temps ! Dans les jours qui viennent, de nouveaux articles seront publiés… à très vite et au plaisir de vous retrouver😉

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NOTRE GÉNÉRATION A BESOIN DE RÊVER

Evelyn Mc Hale, le suicide.

Evelyn Mc Hale, le suicide.

www.youtube.com/watch?v=A1NewqNBFzE

Naître dans le Nord et grandir près des usines désaffectées. Jouer au milieu des déchets radioactifs. Etre élevée par une mère seule aux allures d’épave dopée aux Marlboro sur le mode « viens là ou j’t’en colle une ! » braillé à l’arrêt de bus. S’ennuyer à l’école et ne pas comprendre à quoi ça sert de rester assise sur une chaise quand il fait beau dehors, que les oiseaux chantent et que les toboggans sont vides. Faire ses devoirs le soir pendant que maman est occupée à regarder des clips sur MTV, passer l’aspirateur ou engueuler votre frère qui gigote et sautille sur le canapé. Ne rien piger. Abandonner ses tableaux de conjugaison et se résoudre à être un cancre. Grandir et dépenser son argent de poche au Mc Do du coin ou dans des bouteilles de Jack Daniels qu’on descend dans ces soirées où on croit se « mettre bien », devenir libre, adulte et vivant quand on est juste malheureux, pathétique et engagé sur une pente descendante à 180%. Avoir une tronche de victime idéale pour les voleurs du RER et les fortes têtes du collège. Se faire pincer le gras double* en passant devant les mecs du quartier. Ne pas se connaître de famille véritable en dehors d’un foyer précaire qui se résume à une daronne, un frère, un chien, et quelques âmes perdues de vue dispersées dans toute la France. Avoir une grand-mère en maison de retraite et craindre d’avance de finir comme elle, gâteuse et abandonnée de tous, assise sur un fauteuil à bascule face à une fenêtre donnant sur un ciel gris qui promet l’apocalypse, la voix de Julien Lepers pour seule compagnie. Rêver d’une épaule ou d’un brave chevalier pour vous défendre des quolibets urbains. Manquer d’une véritable famille. Envier la communauté soudée, à la vie, à la mort, des musulmans du quartier. Et se dire que parfois, on aimerait bien faire partie du clan.

Etre en échec scolaire. S’engager mécaniquement dans un CAP qui ne donne même plus la sécurité du travail ou décrocher avant le BAC et être cet élève fantôme que les professeurs finissent par rayer de la liste d’appel en cours d’année : dé-sco-la-ri-sée. Trouver un taf, une besogne qui remplit le frigo. Se faire gueuler dessus par son patron toute la journée. Encaisser les coups. Descendre à la mine tous les matins sans savoir pourquoi on vit, pourquoi on meurt. S’évader en écoutant Kendji dans la cuisine, dans une odeur de dissolvant, de canicule et de steak qui crame sur la poêle. Trouver du réconfort en se tapant des restos, des boîtes de nuit dépassées, des cinémas, des sorties, en claquant son biff dans des babioles et des séances de shopping mensuelles, ne pas partir en vacances et connaître l’été dans un centre-ville bétonné, la chaleur et la sécheresse urbaine, loin des sources fraîches chères à l’homme, ce nomade qui se cherche partout des points d’eau. Ou bouffer des pâtes au beurre toute l’année pour s’offrir les traditionnelles deux semaines de vacances au camping et savourer la plage où l’on peut enfin faire cuire sa carcasse assoiffée de soleil. Etre à genoux. Se dire que la vie est injuste et n’avoir aucune spiritualité pour s’expliquer le sens profond des épreuves que l’on subit. Cultiver le ressentiment prolétaire. Hésiter entre Marine et Méluche. Opter finalement pour l’abstention. Haïr le monde. Etre complètement déconnectée du Ciel. Avoir une croix autour du cou par tradition familiale mais ne croire en rien d’autre que la vie terrestre et se persuader que la sienne est bousillée, ratée, fichue avant même d’avoir livré ses premiers fruits. Survivre dans un monde de disgrâce et ne trouver dans l’horizon aucun idéal qui vaille la peine d’être poursuivi. Vivre sans foi, et constater que d’autres ne connaissent pas ce vide – même s’ils le remplissent par des croyances et des dogmes erronés. Convoiter leur sérénité face aux drames, leur force face à la vie.

Rêver de fonder un couple stable, parce que tout le monde dit que c’est comme ça qu’il faut faire : « se respecter », se trouver un mari pour la vie, et toutes ces conneries. Se poser avec un gars du coin qui déconne pas et qui bosse dur. Un brave type, un mec bien qui a un CDI de manutentionnaire ou de vendeur au rayon boucherie de Carrefour ; en d’autres termes, un morceau de chair à canon pour le capitalisme, un pauvre mecton qui se fait hurler dessus toute la journée et regarde son patron rouler en berline de luxe pendant qu’il rampe pour obtenir une modeste augmentation qui lui permettrait à peine de stopper l’hémorragie de son découvert mensuel. Economiser pour les épousailles, flamber une petite fortune pour acheter une robe moche qui vous boudine, payer une maquilleuse provinciale aux goûts kitsch qui vous ravalera la façade en mode Miss France violée par ses crayons de couleur, louer une salle, épater et nourrir copieusement des convives que vous ne connaissez pas et qui se moquent de vous, pour la plupart. Avoir avec son nouveau mari un chien – un berger allemand – puis des mômes. Prendre un congé pour s’occuper d’eux. Voir son couple se déliter, comme tous les couples, car le désir est une chose fugace et la monogamie un délire mythologique d’esprits perchés. Ne jamais retourner au travail et devenir mère au foyer pour voir grandir sa progéniture. Dépendre d’un homme. Dépendre d’un homme que vous dégoûtez de plus en plus et à qui vous le rendez bien. Dépendre d’un homme qui menace de divorcer quand vous lui cassez les couilles et fuit en prenant la voiture pour partir en virée avec ses potes car vous êtes devenue une bobonne complexée et invivable. Ne rester en couple que pour des raisons de fric et se dire que seule, vous seriez dans la merde, et que votre future retraite sera misérable car vous avez cessé de travailler. Suffoquer et étouffer l’autre. Le pousser à se flinguer ou à descendre toute sa famille. Garder en vie ce qui est voué à mourir, pratiquer sur son amour un acharnement thérapeutique. Se disputer devant les gosses. Reproduire le schéma familial. Commencer à boire. Se dire qu’avec un bon vieux patriarcat bien strict et rassurant comme chez les saoudiens, tout cela ne serait jamais arrivé.

Faire des crises de jalousie à votre époux qui se branle sur les top models de Victoria’s Secret et se retourne sur les jeunes princesses du quartier sculptées par le twerk et les squats, pendant que vous êtes devenue belle comme le fond d’une poubelle**, avec un corps accidenté par les excès, des seins qui dégringolent comme des tubercules en chute libre, un visage qui chante la misère et accuse le coup de la nervosité jalouse. S’empiffrer de Pringles devant la télévision. Rager sur les gamines en crop top et les starlettes de télé réalité. Leur reprocher d’être belles et d’en jouer, grommeler à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas que le physique dans la vie quand vous pleurez tous les soirs votre apparence ruinée par votre laisser-aller et que vous refusez de faire l’amour autrement que dans le noir (du reste, vous ne faites plus l’amour car votre mari ne vous toucherait même pas avec un bâton). Se dire que de toute façon, les « vrais hommes » aiment les « vraies femmes », c’est-à-dire vos formes, le jambon-gruyère de votre fessier déliquescent et vos flatulences sous la couette le soir. Se construire un début d’obésité et envisager le Pace maker avant la trentaine. Se demander si les tomates du ketchup ou le basilic du pesto, ça compte parmi les 5 fruits et légumes par jour. Se mettre en tête de « reconquérir » un mari déjà ailleurs. Entamer un demi-régime fait de Coca light et de pâtes sans beurre. Se teindre en blonde cagole pour plaire à son « zhomme », qui préfère de toute façon les brunes et les beurettes. Acheter de la belle lingerie au Babou du coin pour exciter son caniche. Penser qu’avec un voile, vous pourriez cacher la misère, et que les voilées au moins, fagotées comme elles sont, ne risqueraient pas de vous « voler »  votre mari. Se convaincre que la beauté n’est pas importante juste parce que vous ne la possédez plus. Sacraliser la pudeur parce que vous êtes devenue un fantôme criant au secours et qu’une féminité épanouie vous paraît grotesque.

Devenir l’ombre de ce que doit être un vivant. S’éloigner jour après jour de la plus belle version de soi-même, celle à laquelle chacun tend et a droit. Fusiller sa légende personnelle. Se résigner. Chanceler. Décliner. Pourrir.

Vivre comme un insecte enfermé dans une boîte d’allumettes. Ne jamais voir la mer.      Se refuser une autre vie. Avoir entériné que le voyage et le rêve vous étaient interdits. Naître et mourir dans sa merde.

Ou aller faire le djihad.

* expression empruntée à Nicolas Genka, qui l’utilise dans son livre Jeanne la Pudeur.
** l’auteur de cet article admet avoir regardé un épisode de « Confessions Intimes » narrant l’histoire d’un couple au mari peu galant…
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Srebrenica, 20 ans : devoir de mémoire, devoir d’avancer.

Tarik_Samarah, Ruka u ruci

Le 11/07/2015

J’ai perdu, il est vrai, l’habitude d’écrire sur ce site. Mais aujourd’hui est pour moi une journée particulière : nous commémorons les 20 ans de Srebrenica. Le nourrisson terrible est devenu grande fille. Et l’anniversaire de ce drame réveille en moi le souvenir entier d’une guerre que je regarde comme un cataclysme collectif, l’échec de l’homme civilisé lamentablement tombé dans les pièges qu’il a lui-même dressés sur son chemin.

Ma mélancolie est immense, mes larmes brûlantes, ma fièvre douloureuse. Mais j’ai l’habitude. Je vis avec un fantôme. Depuis l’enfance.

Les images et les histoires morbides avec lesquelles il m’a fallu composer n’ont jamais quitté mon esprit. Et je n’ose imaginer la douleur de ceux qui ont vu.

Les longs voyages de mes parents au pays et l’abandon régulier auquel j’ai été livrée dès l’âge du nourrisson, ces semaines passées à me réfugier sous des jupons peu amènes qui n’étaient pas ceux de ma mère et dont j’étais chassée chaque fois que je revenais à la charge. Leurs retours, la voiture criblée de balles infligée à mes yeux d’enfant, les histoires d’embuscades auxquelles ils avaient échappé et la force nouvelle avec laquelle je me cramponnais soudainement à la main de ma maman. L’année de mes 3 ans et ces vacances terribles passées dans ce village familial dont il se murmurait qu’il devait exploser bientôt, les cris affolés de ma pauvre tante courant vers la maison et nous expliquant entre deux suffocations qu’elle venait d’apercevoir un tchetnik faisant le guet derrière les montagnes, l’ambiance de guerre imminente, pesante comme un couvercle sur l’eau bouillante. La télévision sans cesse allumée sur les informations, les vivres régulièrement envoyés au pays à une famille que nous n’avions pas le droit de rencontrer ma petite soeur et moi, les conversations inquiètes et les voix préoccupées de mes parents au téléphone, les mains froides des adultes, l’atmosphère de semi-deuil constant. Les périples de mon père parti braver les frontières pour arracher à la fournaise des membres de ma famille qui traversaient parfois l’Europe cachés dans son coffre en craignant la mitraille de l’impitoyable garde-frontière ou arrivaient en France par des voyages incroyables, tandis que ma mère, ma soeur et moi attendions dans le souci, suspendues à ses appels – rares à l’époque où le portable n’était pas répandu. Le souvenir omniprésent du pays – de la cuisine où ma mère confectionnait ses pitas à la voiture où mon père chantait, et où résonnaient Hari Mata Hari, Đorđe Balašević, Zdravko Čolić, Bijelo Dugme, Magazin, Bajaga, Safet Isović, … – la nostalgie de Tito et de la Yougoslavie unie qui le serait restée « s’il avait vécu 20 ans de plus », la grande maison monténégrine au jardin paradisiaque, avec puits et figuiers, qui nous attendait près de la Cijevna et dont le chantier ne demandait qu’à être fini, cette langue yougoslave qui fut ma première langue jusqu’à mes trois ans et que mes parents décidèrent un beau jour de ne plus me parler quand ils surent que nous ne retournerions jamais « chez nous ». Le mutisme, les cauchemars et les professeurs venus souffler leur inquiétude à mes parents : « Est-ce que tout se passe bien à la maison ? – Altana n’écoute personne, elle est dans la LuneAltana est perturbée, elle doit voir un psychologue de toute urgence – Altana ne joue pas avec les autres enfants de son âge, elle est toujours toute seule et pensive, anormalement soucieuse pour une enfant ».

Non, je n’ai jamais été une enfant. Ou plutôt, j’ai été et resterai pour longtemps encore un être paradoxal qui ne fut jamais insouciant à l’heure de la cour de récré, et jamais adulte dans l’arène des grands. Arpenter la fleur au fusil les sentiers de la rude existence avec le sourire et l’entrain du vainqueur – nonchalante, candide, primesautière !, m’a-t-on récemment lancé à la figure, comme une négation de ma complexité -, vivre en secret dans la gravité la plus caverneuse.

Tarik Samarah Srebrenica

Ce fut une enfance dilettante, étrange, à l’ombre d’une guerre que je n’avais pas connue mais qui m’arrivait par morceaux infâmes, comme les explosions propulsent au loin des bouts de cadavres déchiquetés. Ni la guerre, ni la paix. En vérité. Une enfance hantée, habitée, régulièrement perfusée au drame sans jamais y goûter directement. Et heureusement.

C’est aujourd’hui un âge adulte quelque peu troublé. La fidélité aux ancêtres dans la recherche de l’austérité, le désir de grandir et venger sa famille par la grandeur, l’étrange cohabitation du culte du dénuement, du nomadisme affranchi et de la phobie bien sédentaire des famines, la peur de manquer d’eau, le besoin égoïste de faire des réserves de nourriture ou d’argent dans ma chambre (« L’écureuil », me surnommait ma mère pour se moquer de moi), l’envie fréquente de troquer ce dernier contre de l’or, la tendance à flamber, pour me rassurer. Et se cramponner aux hommes et à leur amour comme je me cramponnais autrefois à celui de mes parents.

Dans son livre Le Soldat Impossible, Robert Redeker écrivait que la guerre « incitait l’exceptionnel à se déclarer ».

En effet. Combien se sont trouvés des amis, combien se sont trouvés des amours, au milieu des ruines et des catacombes ? Combien ont eu l’audace de panser la blessure de l’ « ennemi », d’essuyer la sueur au front du nécessiteux, de porter quelques gorgées d’eau aux lèvres de l’assoiffé, qu’importe son camp, de recueillir l’orphelin, de protéger la veuve ?

Et comment puis-je fermer les yeux sur les souvenirs délicieux des élections, contés par ma mère ? Sur la fraternité soudaine et les étreintes fortes, plus fortes encore entre ceux qui n’étaient jamais sûrs de se revoir ? Sur le bonheur d’être ensemble, en plein siège, terrés dans un appartement minuscule dont on avait échangé les portes contre de la farine, partageant entre voisins du même immeuble un vieil os pour la soupe ?

Et combien de questionnements n’aurais-je moi-même pas eus sans cette enfance sous l’égide de Saturne ?

On aurait tout de même préféré que l’exceptionnel ne se déclare pas, jamais. Que la mère n’ait jamais à enterrer son fils, que les survivants n’aient jamais à pleurer leurs morts – quand ils ne les envient pas – et que les morts n’aient jamais à pourrir sans sépulture ou à voir apposée à leur tombe une épitaphe amère de décès violent. Si nous ne vivions pas dans des civilisations morbides, nous ne serions pas là comme des idiots à attendre que des guerres ou des événements majeurs nous servent de l’exceptionnel comme de la carne aux chiens affamés.

Ce soir, j’ai une immense pensée pour mes ancêtres et ma famille yougoslave, pour ces amis de toujours qui ont grandi ensemble et sont devenus ennemis du jour au lendemain, à cause d’une guerre qui n’aurait jamais du se dérouler. Pour les vieillards qui ne joueront plus de l’accordéon et les enfants nés dans le souvenir de leur musique, pour les mères hurlantes de chagrin, les familles décimées, les cadavres sans nom et les vallées lointaines encore hantées par les effluves de sang et le bruit de la mitraille. Pour les exilés qui n’ont jamais pu revenir et qui ont appris, de loin, la mort d’un proche sans pouvoir seulement venir l’enterrer.

Pour les morts, nombreux, et les meurtris, plus nombreux encore.

http://www.vbox7.com/play:cf7c19c44f

(Hari Mata Hari – Poslednji Valcer Sa Dunava)

Nous ne saurons jamais tout de ce conflit. De la souffrance, il y en a eu de tous côtés. Et ce serait insulter les morts que de prendre parti quand on ne sait pas. Et moi, j’ignore. Je n’ai gardé de cette histoire que le trouble et l’émotion. Qui a tort, qui a raison ? Je ne saurais vous le dire. Seule m’importe la souffrance du gamin qui erre dans les rues en esquivant les tireurs, celle de la mère qui a vu son nourrisson empalé sur une baïonnette par un soldat rieur, ou celle du vieillard obligé – la kalach sur la tempe – de jeter un à un les cadavres de ses propres amis par dessus le pont, et qui finit par s’y jeter lui-même une fois l’horrible besogne terminée. L’Humain qu’on a fait souffrir et qui a servi de gilet par balle dans les manoeuvres politiciennes.

Honorons ceux qui ont déployé toute leur grandeur, toute leur force d’amour et de compassion à éteindre l’incendie. Pardonnons à ceux qui ont déchaîné leur bassesse : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

A ce conflit qui m’a volé mon enfance, je répliquerai par l’amour et la revanche de vivre. Car le devoir de mémoire ne doit jamais en entraver un autre, d’égal importance : celui d’avancer.

Tarik Samarah, Srebrenica

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Mon article sur le harcèlement cité dans la revue de presse de Natacha Polony sur Europe 1 !

Un bonheur n’arrivant jamais seul…

Mon article « 100% des femmes harcelées ? Alors, je n’existe pas… » publié le 27 avril 2015 sur le site de Causeur a été positivement cité dans la revue de presse de la toujours excellente Natacha Polony, sur Europe 1, le 28 avril 2015. Un grand merci à elle !

La revue de presse est à retrouver ici (à partir de 5 minutes 20 !) :

http://www.europe1.fr/mediacenter/emissions/la-revue-de-presse/videos/chomage-on-tente-l-optimisme-2439323

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Mon article sur le harcèlement cité dans la chronique de Caroline Eliacheff sur France Culture !

Mon article « 100% des femmes harcelées ? Alors, je n’existe pas… » publié le 27 avril 2015 sur le site de Causeur a été positivement cité dans la chronique Le Monde selon Caroline Eliacheff, sur France Culture, le 29 avril 2015. Un grand merci à elle !

L’extrait :

« (…) C’est en lisant l’article publié le 27 avril par la ravissante Altana Otovic sur le site de Causeur que j’ai compris que le problème venait de la définition du harcèlement. Altana Otovic a une vingtaine d’années et écrit-elle « la féminité plantureuse et communicative, je m’habille comme bon me semble et ne me refuse rien » et plus loin : « j’ai vécu ce que vivent toutes les femmes, en particulier celles dont la féminité est assumée. Les klaxons, les regards, les sifflets, les compliments murmurés à l’oreille et les invitations en tous genres…et je ne me sens pas harcelée le moins du monde. » Eh bien si Altana Otovic, ses copines, moi-même et mes copines ne font pas baisser la statistique, ce n’est pas parce qu’on ne nous a pas interrogées ; c’est parce que nous ne sommes pas conscientes du fait qu’il s’agit bel et bien de harcèlement. (…) »

Excellente chronique à retrouver ici dans son intégralité :

http://www.franceculture.fr/emission-le-monde-selon-caroline-eliacheff-toutes-harcelees-2015-04-29

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Vacances maladives.

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Il est vrai que le ciel est un tendre amoureux
Et qu’il nous couve de ses prévenants rayons.
Il est vrai que les gens vivent et qu’ils sont heureux
Et que je suis la seule à pleurer en haillons.

Il est vrai que la mer bienveillante et tranquille
Ferait bien davantage un couffin qu’un tombeau,
Que nul vent ne malmène les branches fragiles
Des arbres qui sommeillent en un profond repos.

Il est vrai que le soleil déploie sans relâche
De quoi vous dissiper le plus grand des chagrins
Et que dans son déclin, il y a le panache
De l’ami qui s’en va en disant « à demain ».

Il est vrai que l’hiver, il est vrai que l’automne
Ont le charme glorieux du prince agonisant
Que vient ressusciter un beau jour le printemps
Mais que l’été enfin, galvanise et plastronne.

Il est vrai que j’abuse, il est vrai que j’ai tort,
Il est vrai que mon cœur battait un peu trop fort
Et que tout me rappelle comme il est insensé
De ternir de chagrin la douceur de l’été !

Soleil tant attendu que ma tristesse insulte
Ne sens-tu pas mon cœur soudain se dessécher
Comme un fruit misérable à la chair assoiffée
Et mon âme abattue qui crève sans tumulte ?

Tandis que la mort joue son sinistre prélude
Et que les jours menacent de toucher à leur fin
Que l’on m’explique enfin, puisque tout va si bien :
Pourquoi l’azur nouveau me paraît si lointain ?

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