Mélancolie électorale : l’investiture de Trump

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Se flinguer ?

Mélancolie électorale est un cycle de textes issus de mon journal de bord et inspirés par les élections américaines et françaises. D’autres – déjà écrits depuis plusieurs semaines, à l’occasion de la primaire de droite notamment – seront également mis en ligne. L’ensemble sera ultérieurement réuni dans une seule publication.

Demain 20 janvier, Donald Trump sera officiellement président des USA.
J’adresse ma pensée la plus chagrinée à tous ceux qui, par simple esprit d’opposition, idolâtrent les corrompus, les totalitaires, les raclures de tous types, Trump et Poutine en tête.
Donald Trump est un mec sans élégance. Un golden-boy cynique érigé par une classe moyenne désespérée qui n’avait pas beaucoup de choix et a donc agi selon ses priorités du moment, choisissant souvent de s’aveugler sur ce qui la sépare idéologiquement de ce triste personnage. J’ai aucun problème avec les gens qui ont de la franchise et disent ce qui dérange, mais ce mec est au delà de ça. Il y a la vérité qui délivre et il y a celle qui n’est là que pour être assénée violemment, dans un but de provocation, blesser les gens dans leur chair pour un peu de gloire, sans égard aucun pour les dégâts effectués au passage. Trump, c’est le riche qui n’hésite pas à désigner du doigt les pauvres afin que d’autres pauvres leur tapent dessus. C’est comme ça qu’il a remporté la présidentielle. Grâce à cette outrance intéressée et sans scrupules. Un fort qui se sert des faibles, de leurs souffrances, de leurs préoccupations bien légitimes, pour devenir encore plus fort… existe-t-il une preuve plus avancée de laideur humaine ? Existe-t-il quelque chose de plus bas ? C’est le comportement quotidien et ordinaire d’une personne, c’est la manière dont elle se sert de son pouvoir lorsqu’elle en possède, ce sont les détails que l’on pourrait croire insignifiants qui dressent le tableau complet d’une personnalité et nous disent ce qu’elle est. Trump est certes un subversif, ça, on ne peut pas lui enlever… mais un subversif de quel espèce ? Vous est-il venu à l’esprit qu’on peut être subversif tout en étant un sacré connard ? N’y-a-t-il franchement que la subversion et le cassage des codes de bonne conduite qui comptent pour vous ? Subvertir, d’accord, mais dans quel but ? Et puis, c’est quoi ce troupeau so rebel qui lui renifle soudain le derrière par esprit d’anti-establishement alors que le mec est l’incarnation du système et que sa seule carte à jouer à ce sujet, c’est de ne pas être un politicien ? Dans le cas présent, croyez-moi, ça en fait surtout un mec qui ne connaît pas son sujet, qui a baisé tout le monde avec un peu de bagout et qui va se retrouver complètement paumé à la tête de la première puissance mondiale. Ouais, il a payé lui-même sa campagne, mais le mec est milliardaire, les gars, c’est pas un Bernie Sanders, un mec arrivé là à la force du poignet, et c’est pas non plus un self-made man, d’ailleurs, juste un héritier qui a fait fructifier la fortune familiale et qui pense, à ce titre, que tout le monde peut en faire de même et que ceux qui n’arrivent pas à survivre dans ce monde sont juste des feignants, ce qui est on ne peut plus faux, qui défend l’idéologie libérale du marche ou crève car il en a bénéficié et a été adoubé par elle. Pourquoi, sous prétexte d’être d’accord avec lui sur deux ou trois sujets, quelques constats, une poignée de vérités, les gens se retrouvent-ils à lui pardonner tout le reste ? Combien de « réacs » écolos ou anticapitalistes qui font semblant de ne pas voir ce que défend cet homme juste parce qu’il est « pas de gauche » et qu’apparemment, ça suffit à faire de lui un mec bien et un président correct… vous insultez votre propre intelligence. Vous voyez, les politiciens et le système n’ont même pas besoin de le faire à votre place, vous vous démerdez bien, tous seuls, comme des grands. C’est pas parce qu’Hillary Clinton avait d’innombrables défauts (belliqueuse, ancrée dans le système, et tout ce que vous voulez) qu’il fallait ériger une statue à Donald Trump. Cette remarque est valable pour toutes les élections en général : l’esprit d’opposition pousse les gens aux pires outrances, et les incite à embrasser des idéaux qui ne sont même pas les leurs, à dérouler le tapis rouge à un candidat avec lequel ils n’ont finalement pas grand chose en commun, surtout pas des idées, des intérêts et le souci du collectif. Pour se plaindre quelques temps plus tard d’avoir été baisés par les politiciens. Vous continuerez de vous faire avoir tant que vous n’aurez pas compris la leçon et tant que vous ne cesserez pas de vous ruer truffe la première dans le troufion d’un candidat juste parce que vous n’appréciez pas son adversaire.
Sérieusement, je ferai pas confiance à ce type dans la vraie vie. Alors, lui confier le destin d’un pays ? Mais vous avez raison, idolâtrez-le. Rendez-vous dans quelques mois. On va bien rire. Vous allez pleurer Obama, croyez-moi.

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Quitter la ville

 

Je veux quitter la ville, je veux quitter Paris et sa banlieue. Je n’en peux plus de cette région pourrie. Je m’en bats les couilles que ce soit la capitale de l’art, de la culture, des expos, des musées, des intellos, trucmuche. Tant pis pour les mondanités, tant pis pour la littérature, tant pis pour les débats d’idées à trois francs six sous, vos monuments chéris et votre grandeur en carton-pâte. Tant pis – et c’est tant mieux – pour ce tumulte qui se croit vie quand il n’est que bourbier, fumier, merdier. Je m’en vais rejoindre ce qu’il reste de nature. Vous ne me manquerez pas. Votre civilisation adorée, je vous la laisse, goinfrez-vous-en. Ce sera sans moi. Ce sera sans les enfants que je mettrai au monde, et qui verront le jour depuis ma chair contrariée et éprise de pureté. Je veux leur offrir des aubes plus claires et des horizons plus neufs que vos ciels brouillés et vos nuits sans étoiles, vos rues sans arbres et vos villes sans joie. Je ne veux plus d’une vie « sans ». Je veux une vie avec. Je veux m’unir à ce qu’il reste de grand et m’y fondre, m’y évanouir, disparaître à jamais de vos radars, de vos réseaux, de tout ce qui rappelle le marécage et l’agrégat, la mémoire et le ressentiment. Me faire toute petite dans cette éternelle nature, quelque part entre le pépiement des oiseaux et le chant d’un ruisseau, me réfugier sous les arbres que vos immeubles géants dépassent en taille mais n’égaleront jamais. Vous m’entendez ? Jamais. Je veux la pierre, le sable et l’argile autour de moi plutôt que dans votre salle de bain, le diamant, le métal et la matière sous terre plutôt qu’autour des cous ridés des vieilles pétasses vernies que produit la civilisation, l’eau jaillissant de la source plutôt qu’agonisante dans des bouteilles où l’orage ne viendra plus l’électriser et la garder en vie, où le chant des oiseaux, la salive des animaux, la boue et la pluie ne se mélangeront plus à son corps divin, la laissant vide et sans joie, tout comme vos corps qui la boiront sans connaître jamais sa magie véritable. Je veux la plante parmi ses sœurs plutôt que dans vos vases et sur vos balcons, dans vos potagers sinistres et vos vergers éteints ; je veux le poisson nageant dans ses eaux infinies plutôt que dans vos bassins d’élevage ; je veux les abeilles dans des ruches suspendues aux arbres immenses ; je veux la bête hors de son enclos, le chien hors de sa niche, l’oiseau hors de sa cage, l’enfant hors de sa prison, l’Hemme* hors de son manège. Je veux les choses à leur place et moi à la mienne. Est-ce difficile à comprendre ? Je supporte de moins en moins les poussières et les violences que la modernité inflige à mon corps et à mon âme. Le primitif et le sauvage se réveillent en moi et enragent d’être à l’étroit ; voilà que le cheval fou rue dans les brancards, signe qu’il est temps de lui rendre sa liberté. J’ai besoin de la mer infinie, j’ai besoin de grandes forêts qui s’abattent sur vous pour mieux vous étreindre, d’arbres qui donnent le vertige, d’un air si pur qu’il vous débouche les poumons à chaque bouffée et vous rappelle que vous êtes EN VIE. J’ai besoin qu’on me rappelle que je ne suis rien mais que j’appartiens à Tout. Le manque de nature me fait crever. Je n’arrive plus à faire semblant. Je veux quitter la ville. Et n’y revenir, jamais.

 

*l’Homme, en langage non sexiste.

 

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Mélancolie électorale

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Adam Scotti (Flickr)

Extrait de mon Journal du 8 novembre 2016.

Dans quelques heures, l’Amérique aura élu son nouveau Président. Ma curiosité maladive fait que j’aimerais voir gagner et Hillary Clinton, et Donald Trump, pour voir dans quel monde on basculerait alors. Par là, je veux dire : j’aimerais donner un essai fictif à chacun d’entre eux, les voir à l’oeuvre. Qu’ils nous montrent ce qu’ils ont dans le ventre. Ils ont l’air tellement opposés : quel serait le résultat de ces deux votes ? J’aimerais pour chacun et dans une réalité parallèle, quelques mois, quelques années qui comptent pour du beurre afin d’en prendre plein les yeux. Mais la vie réelle, ce n’est pas du cinéma. Et très honnêtement, en dehors de cette étrange excitation électorale qui me prend à chaque fois, comme tout le monde, je ne suis dupe de rien et finalement presque mélancolique. Le sentiment que le monde risque de changer et que nous allons en être est de moins en moins fort à chaque élection ; nous savons que nous n’aurons sûrement pas les révolutions que nous attendons. Si j’étais américaine, je serais probablement abstentionniste, comme je le suis déjà ici, en France. Les discours culpabilisants n’y changeront pas grand chose. Le « Don’t Vote, Don’t Complain » n’a pas mes faveurs, je fais partie de ceux qui pensent que la machine actuelle est obsolète, rouillée, morte, et qui estiment qu’on ne réforme pas un système en coopérant avec lui et en appliquant des méthodes qui ne font pas ou plus leurs preuves… Car au lieu de voter pour des idées, au lieu de choisir véritablement les routes que nous souhaitons emprunter, nous élisons des candidats avec un programme déjà écrit, déjà monté, prêt à l’emploi, sans aucune possibilité de choix ou de modifications sur ce dernier. Et une fois que nos dirigeants sont élus, c’est dans leurs mains que se trouve le pouvoir et c’est là que les ennuis commencent : ils en font ce qu’ils veulent. Les promesses non tenues et les coups de contrat dans le canif sont, il me semble, un déjà-vu classique. Nous prenons les politiciens pour des grands sauveurs au lieu de revendiquer plus de pouvoir pour nous-mêmes, nous les regardons en levant la tête, nous nous subordonnons et par là-même, nous nous préparons un destin de victimes qui ne feront que subir les décisions des autres. Là est le problème. Il faut s’organiser autrement. Ne pas voter est pour moi un acte profondément politique ; c’est l’expression de l’exigence d’un autre modèle, quoiqu’en disent ceux qui nous croient désengagés ou indifférents. Je suis pour ma part le contraire de cela. Ce monde me blesse, chaque jour, dans ses outrances et ses injustices.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le monde ne peut avancer qu’avec la bonne foi et l’honnêteté politique de chacun. Et de cela, nous manquons cruellement à l’heure actuelle. Cette campagne aura été, comme d’habitude, un véritable cirque, un concerto d’anathèmes, d’accusations malhonnêtes, de dénis d’évidences. Tous ces gens qui défendent bec et ongles et dans chaque camp un candidat, en faisant semblant de ne pas voir les casseroles qu’il se traîne, les tristes affaires dans lesquelles il trempe, les conflits d’intérêt auquel il est en proie, ses défauts, ses failles, ses erreurs de jugement… C’est un espèce de jeu auquel les gens font semblant de croire, comme quand on a 10 ans, qu’on sait que le Père Noël n’existe pas mais qu’on feint de gober que le Monsieur venu apporter les cadeaux sous le sapin est autre chose que ce qu’il est, c’est-à-dire notre oncle avec un costume rouge en crépon et une barbe blanche à moitié décollée sur les mâchoires. Comment tous ces gens peuvent-ils croire qu’ils trompent autre chose qu’eux-mêmes ?
Sur ce point, c’est un immense constat d’échec, qui ne présage rien de bon : l’électorat et les médias sont toujours aussi immatures. J’ai vu, comme d’habitude, dans mon entourage et en dehors, des gens incontestablement brillants se fourvoyer, insulter leur intelligence, tomber bêtement et aveuglément dans les bras de Trump ou de Clinton par pur esprit de contradiction, par je ne sais quel désir de subversion, de provocation, de changement, arborer des casquettes « Make America Great Again » ou ressortir la vulgate démocrate la plus éculée, jouer les rebelles à l’ordre établi même quand ils sont ce que l’establishment a fait de meilleur. J’ai vu des débats sérieux être, comme d’habitude, contaminés par tout ce qui n’a rien à voir avec un raisonnement sérieux et constructif. Les réactions, les opinions, les parti-pris ont été, comme d’habitude, passionnels et orientés. Mais comment peut-on, avec un électorat et des médias qui se comportent « comme d’habitude », c’est-à-dire de façon immature et malhonnête, espérer autre chose que des politiciens, des candidats, et un(e) président(e) à l’avenant ? Comme d’habitude, nous aurons en retour l’exacte copie de ce que nous donnons de nous-mêmes.
Plus le temps passe, plus je suis intimement persuadée que dans le fond, ce qui importe, ce ne sont pas toujours ceux qui nous dirigent et auxquels nous pensons avoir délégué tout pouvoir de décision, à plus forte raison dans un monde où les politiciens n’ont pas tant de pouvoir que cela. Tout comme ce ne sont pas toujours les grandes lois et les grandes lignes qui définissent un pays, tracent un destin collectif. Nous et notre propre comportement, nous et notre karma, nous et l’intégrité, la générosité, la luminosité dont nous choisissons de faire preuve au quotidien, quand nous pensons que nul ne nous regarde, que nul ne nous évalue, voilà ce qui compte, bien souvent. Chaque instant compte. Et pas seulement les grands. Faire les choses à son échelle. Se méfier de ces grands rendez-vous, de ces grands soirs qui accouchent du même monde à chaque fois, avec les mêmes trompettes et les mêmes feux d’artifice en décor de fond. Le changement est toujours possible, de cela je suis persuadée. Mais il commence par nous-mêmes.
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Tendre le bâton pour se faire battre

baby_sealCes derniers mois et pour diverses raisons, j’ai changé. Je suis devenue plus méfiante, plus secrète, moins accessible. Je suis toujours aussi spontanée, mais ce qui a changé, c’est que je ne le suis plus avec tout le monde. Et il m’est impossible de savoir si c’est un mal ou un bien. Ai-je mûri, grandi, poussé (la force de l’âge) ou ai-je simplement vieilli, renoncé, fléchi (le déclin) ? Je suis satisfaite de mes métamorphoses, mais je me demande encore, avec inquiétude forcément, si je ne me suis pas un peu renfrognée ; si je n’ai pas perdu quelque chose en route. Ce que je crois parfois être une force nouvelle, l’intelligence de ne pas tout dire, celle de savoir se protéger, conserver ses forces pour ce qui importe, est-ce en fait un blocage, une lâcheté, une impuissance, une incapacité à être soi entièrement et à se livrer nu ?

« Ne pas tendre le bâton pour se faire battre » est la phrase que j’ai le plus entendu, et que je me répète le plus souvent à ce propos. Je la hais de toutes mes forces, elle me met en colère, je la trouve aussi stupide que le fameux « elle l’a un peu cherché » pensé, dit, écrit, au sujet d’une femme agressée sexuellement et qui portait une tenue aguicheuse. Mais je me remets en question, je le jure, j’y pense continuellement, et si je persiste à penser ce que je pense, ce n’est que parce que je suis encore persuadée d’avoir raison (oups). Mais peut-être ai-je tort. Peut-être suis-je, comme on me le fait parfois remarquer, une gamine immature et candide qui refuse d’écouter, qui refuse d’entendre ce que disent les adultes et les sages qui eux, savent, ont vu, ont vécu, sont devenus des gens responsables et aptes à contrôler leur vie, à mener une existence saine et bien éloignée des tourments inutiles que je semble vouloir m’imposer. Mais je n’y peux rien. Je hais cette phrase, je hais ce qu’elle veut dire, je hais ce qu’elle ordonne et ce qu’elle implique pour moi de résignation, de concession, de pourriture morale. « Ne pas tendre le bâton pour se faire battre ». Mais à qui la faute, en vérité ? A celui qui tend le bâton en choisissant de vivre libre et révèle parfois, malgré lui, les hypocrisies, fait de son corps, de ses pensées, de sa personne, un champ d’expérimentation ? Ou à ceux qui tirent sur tout ce qui se meut hors de leurs petits territoires consciencieusement et dogmatiquement découpés en carré, rasés et clôturés ? J’ai toujours autant de tendresse pour les premiers, et de réprobation pour les seconds. Je fais toujours partie des gens qui pensent que c’est de la faute des autres, de ceux qui ne vous laissent pas vivre et qui trouvent à y redire. Et il y a toujours en moi une tête brûlée qui fonce tête baissée, qui veut affronter les choses coûte que coûte, et qui se repaît presque de la souffrance que ça lui cause, partant du principe que les coups que l’on prend et la douleur qui en résulte sont la preuve de la bêtise d’autrui, et de notre résistance à cette dernière. Mais j’ai peut-être tort. Et ce soir, je n’ai toujours pas ma réponse. Ou peut-être que si, en fait, un petit peu. « Ne pas tendre le bâton pour se faire battre. » – Et puis quoi encore ? Tendre le bâton, se faire battre. Se saisir du bâton et rendre les coups.

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A ceux qui n’ont pas d’oreilles

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Tout d’abord, je vous ai laissés parler des minutes entières, des minutes entières à flot continu, préférant lancer à ma mémoire l’ambitieux défi de se souvenir de chacun des points que vous avez soulevés, plutôt que d’oser vous interrompre pour vous répondre. Puis j’ai repris la parole et n’ai même pas eu le temps d’ébaucher une phrase que vous m’avez violemment coupée. Je ne mérite pas votre considération, pas même le respect minimal, celui que l’on accorde à son interlocuteur, même quand on le croit incapable de prononcer un seul mot qui soit digne d’intérêt. Depuis tout à l’heure, vous vous écoutez parler. Vous vous gargarisez de votre propre grandeur morale, vous reniflez votre propre derrière, votre propre parfum, celui de l’irréprochable et du correct. En plein coït avec vous-mêmes, au septième ciel de l’autosatisfaction, vous ne me voyez pas, vous ne m’écoutez pas. Tout juste m’apercevez-vous derrière le brouillard de prétention qui nimbe vos visages imbus, tout juste m’entendez-vous vaguement, noyée sous le ronron m’as-tu-vu, le vacarme exhibitionniste, les tempêtes démonstratives de vos propres paroles, de votre propre pensée qui se suffit à elle-même et entend le faire savoir. En vérité, ce que j’ai à vous dire ne vous intéresse pas. Je ne vous intéresse pas. Je vous suis aussi utile qu’un mur contre lequel on lance une balle de tennis ; je ne sers qu’à permettre à votre ego les rebonds les plus spectaculaires. Je ne suis qu’un support à votre splendeur verbale, un auxiliaire de gloriole, un réceptacle à foutre rhétorique, un valet faisant la courte échelle à son maître, un mur sur lequel on pisse. Vous n’êtes pas prêts à recevoir le cadeau que j’ai à vous faire. Celui de mes mots, celui de ma pensée, qui émanent tous deux de mon cœur mis à nu et qui constituent peut-être le plus précieux des présents que je puisse vous faire, aussi imparfait soit-il. Le seul, en tout cas. Et vous le refusez. En vérité, vous m’invitez à vous le donner mais n’en voulez pas. C’est un cadeau méprisé d’avance. Dans vos conversations, je n’ai pas ma place. Comme une poupée de porcelaine qui n’est là que pour décorer votre salon, je vous gêne dès lors que je me mets à parler. Je vous empêche de partir en roue libre, je vous oblige à penser dans l’autre sens quand vous aimeriez dévaler en luge et à toute vitesse la pente de l’égo libéré. Il ne faudrait quand même pas que j’oublie que je ne suis là que pour passer les plats. Le débat s’arrête là. Car je n’ai rien à vous apporter, je n’ai rien à vous apprendre. Et tandis que depuis les débuts de l’homme civilisé, des millions d’âmes ont été sacrifiées de gré ou de force à la recherche la plus meurtrière, la plus douloureuse, la plus nécessaire qui soit, celle de la vérité et de l’idéal, tandis que même les plus grands esprits se sont trouvés piégés par des mirages d’idées qu’ils pensaient justes et se sont heurtés au mur impitoyable de l’erreur souvent destructrice, quelquefois fatale, vous vous suffisez à vous-mêmes et savez déjà tout, ce dont je ne peux que vous féliciter. Vous n’avez pas besoin de moi, alors. Pas besoin de vous mêler à mon imperfection humaine, trop humaine. Il faut alors que je m’incline et que je me taise. Je propose de vous laisser entre vous, entre docteurs en science infuse et novices en humilité.

Texte écrit (et partagé sur Facebook) en janvier 2016.
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De nouveaux articles à venir, prochainement…

Je reprends en main ce site, laissé à l’abandon durant presque une année, par manque de temps ! Dans les jours qui viennent, de nouveaux articles seront publiés… à très vite et au plaisir de vous retrouver 😉

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NOTRE GÉNÉRATION A BESOIN DE RÊVER

Evelyn Mc Hale, le suicide.

Evelyn Mc Hale, le suicide.

www.youtube.com/watch?v=A1NewqNBFzE

Naître dans le Nord et grandir près des usines désaffectées. Jouer au milieu des déchets radioactifs. Etre élevée par une mère seule aux allures d’épave dopée aux Marlboro sur le mode « viens là ou j’t’en colle une ! » braillé à l’arrêt de bus. S’ennuyer à l’école et ne pas comprendre à quoi ça sert de rester assise sur une chaise quand il fait beau dehors, que les oiseaux chantent et que les toboggans sont vides. Faire ses devoirs le soir pendant que maman est occupée à regarder des clips sur MTV, passer l’aspirateur ou engueuler votre frère qui gigote et sautille sur le canapé. Ne rien piger. Abandonner ses tableaux de conjugaison et se résoudre à être un cancre. Grandir et dépenser son argent de poche au Mc Do du coin ou dans des bouteilles de Jack Daniels qu’on descend dans ces soirées où on croit se « mettre bien », devenir libre, adulte et vivant quand on est juste malheureux, pathétique et engagé sur une pente descendante à 180%. Avoir une tronche de victime idéale pour les voleurs du RER et les fortes têtes du collège. Se faire pincer le gras double* en passant devant les mecs du quartier. Ne pas se connaître de famille véritable en dehors d’un foyer précaire qui se résume à une daronne, un frère, un chien, et quelques âmes perdues de vue dispersées dans toute la France. Avoir une grand-mère en maison de retraite et craindre d’avance de finir comme elle, gâteuse et abandonnée de tous, assise sur un fauteuil à bascule face à une fenêtre donnant sur un ciel gris qui promet l’apocalypse, la voix de Julien Lepers pour seule compagnie. Rêver d’une épaule ou d’un brave chevalier pour vous défendre des quolibets urbains. Manquer d’une véritable famille. Envier la communauté soudée, à la vie, à la mort, des musulmans du quartier. Et se dire que parfois, on aimerait bien faire partie du clan.

Etre en échec scolaire. S’engager mécaniquement dans un CAP qui ne donne même plus la sécurité du travail ou décrocher avant le BAC et être cet élève fantôme que les professeurs finissent par rayer de la liste d’appel en cours d’année : dé-sco-la-ri-sée. Trouver un taf, une besogne qui remplit le frigo. Se faire gueuler dessus par son patron toute la journée. Encaisser les coups. Descendre à la mine tous les matins sans savoir pourquoi on vit, pourquoi on meurt. S’évader en écoutant Kendji dans la cuisine, dans une odeur de dissolvant, de canicule et de steak qui crame sur la poêle. Trouver du réconfort en se tapant des restos, des boîtes de nuit dépassées, des cinémas, des sorties, en claquant son biff dans des babioles et des séances de shopping mensuelles, ne pas partir en vacances et connaître l’été dans un centre-ville bétonné, la chaleur et la sécheresse urbaine, loin des sources fraîches chères à l’homme, ce nomade qui se cherche partout des points d’eau. Ou bouffer des pâtes au beurre toute l’année pour s’offrir les traditionnelles deux semaines de vacances au camping et savourer la plage où l’on peut enfin faire cuire sa carcasse assoiffée de soleil. Etre à genoux. Se dire que la vie est injuste et n’avoir aucune spiritualité pour s’expliquer le sens profond des épreuves que l’on subit. Cultiver le ressentiment prolétaire. Hésiter entre Marine et Méluche. Opter finalement pour l’abstention. Haïr le monde. Etre complètement déconnectée du Ciel. Avoir une croix autour du cou par tradition familiale mais ne croire en rien d’autre que la vie terrestre et se persuader que la sienne est bousillée, ratée, fichue avant même d’avoir livré ses premiers fruits. Survivre dans un monde de disgrâce et ne trouver dans l’horizon aucun idéal qui vaille la peine d’être poursuivi. Vivre sans foi, et constater que d’autres ne connaissent pas ce vide – même s’ils le remplissent par des croyances et des dogmes erronés. Convoiter leur sérénité face aux drames, leur force face à la vie.

Rêver de fonder un couple stable, parce que tout le monde dit que c’est comme ça qu’il faut faire : « se respecter », se trouver un mari pour la vie, et toutes ces conneries. Se poser avec un gars du coin qui déconne pas et qui bosse dur. Un brave type, un mec bien qui a un CDI de manutentionnaire ou de vendeur au rayon boucherie de Carrefour ; en d’autres termes, un morceau de chair à canon pour le capitalisme, un pauvre mecton qui se fait hurler dessus toute la journée et regarde son patron rouler en berline de luxe pendant qu’il rampe pour obtenir une modeste augmentation qui lui permettrait à peine de stopper l’hémorragie de son découvert mensuel. Economiser pour les épousailles, flamber une petite fortune pour acheter une robe moche qui vous boudine, payer une maquilleuse provinciale aux goûts kitsch qui vous ravalera la façade en mode Miss France violée par ses crayons de couleur, louer une salle, épater et nourrir copieusement des convives que vous ne connaissez pas et qui se moquent de vous, pour la plupart. Avoir avec son nouveau mari un chien – un berger allemand – puis des mômes. Prendre un congé pour s’occuper d’eux. Voir son couple se déliter, comme tous les couples, car le désir est une chose fugace et la monogamie un délire mythologique d’esprits perchés. Ne jamais retourner au travail et devenir mère au foyer pour voir grandir sa progéniture. Dépendre d’un homme. Dépendre d’un homme que vous dégoûtez de plus en plus et à qui vous le rendez bien. Dépendre d’un homme qui menace de divorcer quand vous lui cassez les couilles et fuit en prenant la voiture pour partir en virée avec ses potes car vous êtes devenue une bobonne complexée et invivable. Ne rester en couple que pour des raisons de fric et se dire que seule, vous seriez dans la merde, et que votre future retraite sera misérable car vous avez cessé de travailler. Suffoquer et étouffer l’autre. Le pousser à se flinguer ou à descendre toute sa famille. Garder en vie ce qui est voué à mourir, pratiquer sur son amour un acharnement thérapeutique. Se disputer devant les gosses. Reproduire le schéma familial. Commencer à boire. Se dire qu’avec un bon vieux patriarcat bien strict et rassurant comme chez les saoudiens, tout cela ne serait jamais arrivé.

Faire des crises de jalousie à votre époux qui se branle sur les top models de Victoria’s Secret et se retourne sur les jeunes princesses du quartier sculptées par le twerk et les squats, pendant que vous êtes devenue belle comme le fond d’une poubelle**, avec un corps accidenté par les excès, des seins qui dégringolent comme des tubercules en chute libre, un visage qui chante la misère et accuse le coup de la nervosité jalouse. S’empiffrer de Pringles devant la télévision. Rager sur les gamines en crop top et les starlettes de télé réalité. Leur reprocher d’être belles et d’en jouer, grommeler à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas que le physique dans la vie quand vous pleurez tous les soirs votre apparence ruinée par votre laisser-aller et que vous refusez de faire l’amour autrement que dans le noir (du reste, vous ne faites plus l’amour car votre mari ne vous toucherait même pas avec un bâton). Se dire que de toute façon, les « vrais hommes » aiment les « vraies femmes », c’est-à-dire vos formes, le jambon-gruyère de votre fessier déliquescent et vos flatulences sous la couette le soir. Se construire un début d’obésité et envisager le Pace maker avant la trentaine. Se demander si les tomates du ketchup ou le basilic du pesto, ça compte parmi les 5 fruits et légumes par jour. Se mettre en tête de « reconquérir » un mari déjà ailleurs. Entamer un demi-régime fait de Coca light et de pâtes sans beurre. Se teindre en blonde cagole pour plaire à son « zhomme », qui préfère de toute façon les brunes et les beurettes. Acheter de la belle lingerie au Babou du coin pour exciter son caniche. Penser qu’avec un voile, vous pourriez cacher la misère, et que les voilées au moins, fagotées comme elles sont, ne risqueraient pas de vous « voler »  votre mari. Se convaincre que la beauté n’est pas importante juste parce que vous ne la possédez plus. Sacraliser la pudeur parce que vous êtes devenue un fantôme criant au secours et qu’une féminité épanouie vous paraît grotesque.

Devenir l’ombre de ce que doit être un vivant. S’éloigner jour après jour de la plus belle version de soi-même, celle à laquelle chacun tend et a droit. Fusiller sa légende personnelle. Se résigner. Chanceler. Décliner. Pourrir.

Vivre comme un insecte enfermé dans une boîte d’allumettes. Ne jamais voir la mer.      Se refuser une autre vie. Avoir entériné que le voyage et le rêve vous étaient interdits. Naître et mourir dans sa merde.

Ou aller faire le djihad.

* expression empruntée à Nicolas Genka, qui l’utilise dans son livre Jeanne la Pudeur.
** l’auteur de cet article admet avoir regardé un épisode de « Confessions Intimes » narrant l’histoire d’un couple au mari peu galant…
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