Bertrand Cantat : l’épreuve du pardon

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C’est avec un peu de retard que je réagis à l’affaire Cantat/Les Inrocks.

Je n’ai pas d’avis tranché et catégorique, j’écoute attentivement l’opinion de chacun car c’est un sujet douloureux sur lequel il serait bien présomptueux d’avoir des certitudes.

Mais il est intéressant de voir que notre société est régie par une espèce de fausse empathie.

Nous écrivons à des terroristes qui ont tué notre femme et la mère de nos enfants « vous n’aurez pas ma haine », nous cherchons des excuses, des enfances difficiles, des esprits torturés aux criminels et aux délinquants, nous sortons la carte de la tolérance, de l’indulgence et des bons sentiments face à l’innommable – et nous avons bien souvent raison de le faire – mais nous nous indignons qu’un homme comme Bertrand Cantat – qui est, qu’on l’apprécie ou non, un artiste majeur – qui a commis un acte monstrueux, fait de la prison et purgé sa peine depuis des années déjà, puisse refaire parler de lui et de son art.

Il semblerait que la colère légitime que l’on s’interdit de manifester dans certaines circonstances, face à certaines paroles, certains actes, nous la déchargions à d’autres moments, sur d’autres individus, avec la puissance du refoulé.

L’esprit de notre époque étant au féminisme et à tout ce qui touche de près ou de loin aux violences de tous types commises à l’endroit des femmes, sur ce point, c’est tolérance zéro, tandis que sur d’autres, c’est laxisme absolu.

Ainsi, les visages d’ordinaire accueillants, souriants, pardonnants, se renfrognent devant Bertrand Cantat, qui devient cet espèce d’indésirable auquel il est permis de souhaiter la mort dans d’atroces souffrances, vis-à-vis duquel il est possible de déchaîner les pensées les plus violentes, celles qu’on n’oserait jamais exprimer dans d’autres circonstances, sur d’autres sujets, vis-à-vis d’autres personnes. Il y a peu, tout le monde s’est réjoui, sur les réseaux sociaux, d’entendre François Cluzet le traiter d’enculé à la télévision. « Ah, qu’est-ce qu’il lui a mis ! ». On était bien contents. On pourrait le mettre à terre et le rouer de coups jusqu’à ce qu’il en crève – comme Marie – que tout le monde trouverait ça merveilleux, mérité, génial, jouissif. Le spectacle de son humiliation paraîtrait à beaucoup tolérable, et même souhaitable. Quelque part, il ramasse un peu pour les autres, ceux avec lesquels on a pas voulu, pas osé. On appelle ça un souffre-douleur.
Je trouve ce déchaînement désolant, déshonorant, triste et bas.

Pour ceux qui s’y adonnent, pour Marie, pour Bertrand. Pour notre monde qui n’en portera pas mieux, bien au contraire. Personne n’en sortira grandi. Personne.
Bertrand Cantat a commis une erreur monumentale, un acte répugnant et monstrueux. Un soir terrible, il a porté la main sur Marie Trintignant. Il l’a déglinguée. Il s’est acharné. Aveuglément. Il l’a laissée agoniser pendant des heures. Il a privé des enfants de sa mère, une mère de son enfant, un entourage entier d’une figure bien-aimée. Il a déstabilisé des repères affectifs, bouleversé des existences, descendu si bas, là où on ne trouve plus d’humanité, de noblesse et d’étincelle divine chez l’homme. Il a commis l’acte dont tant de femmes sont encore victimes chaque année. Il a même, paraît-il, poussé au suicide son ex-femme, Kristina Rady, qui est partie non sans avoir laissé derrière elle une conversation téléphonique édifiante où l’on prend la mesure de la terreur dans laquelle elle devait vivre.

Qui pourrait le nier ?

Il a purgé sa peine. Des années entières se sont écoulées depuis sa sortie de prison. C’est un être vivant. Il appartient à ce monde. Il a droit à la rédemption et je pense même que notre société devrait mettre toutes ses forces à encourager chaque tentative de reconstruction, de réparation, pourvu qu’elle se fasse dans la décence et l’auto-responsabilisation.

Personne ne devrait jamais être taxé d’irrécupérable : cela n’existe pasUne âme humaine ne se résume pas à ce qu’elle a commis, y compris quand il s’agit d’actes monstrueux. Une âme humaine, ça se hisse vers le haut, ça se guérit, ça se protège, ça se soutient dans sa progression, dans son combat pour devenir autre chose que ce qu’elle a été, dans sa lente et douloureuse ascension vers une meilleure version d’elle-même.

Même si ça nous fait mal, même si ça nous oblige à voir ce que nous n’aimerions pas voir, à regarder l’horreur en face, à lutter contre nos propres démons et à souffrir tout notre soul pour offrir ce fichu pardon qui est le cadeau le plus noble et le plus difficile que l’on puisse faire.

Là où la nature permet l’oubli, la civilisation oblige à revoir le visage de ceux qui nous ont fait du mal : tout le défi posé à notre être spirituel se trouve là.

Car nous sommes tous liés, tous interdépendants, tous ensemble : ce monde ne sera pas complet tant qu’un seul d’entre nous sera hors du chemin. La Justice doit être là non simplement pour punir mais aussi et surtout pour réparer. Elle doit savoir qu’il y a en chaque être matière au pire mais aussi au meilleur, elle doit toujours garder une porte ouverte pour chacun d’entre nous.

Je ne pense pas que mettre Bertrand Cantat en quarantaine et le traiter comme un lépreux, un banni, un déchet, soit une solution, ni même un acte très utile à la cause des femmes qui, rappelons-le effectivement, sont encore trop nombreuses à mourir sous les coups de leur conjoint, ou d’individus du sexe opposé.

Prenons la mesure du problème et battons-nous pour que la situation actuelle s’améliore définitivement, mais ne sombrons pas dans le marasme des indignations passionnelles, qui sont les grandes ennemies de la justesse et de la Justice.

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Lauréate du Premier Prix du 22e Concours départemental de la Nouvelle de Draveil, édition 2017, avec mon texte « La Soupe à la grimace » !

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En attendant de terminer mon roman… 

Je suis l’heureuse lauréate du Premier Prix du 22e Concours départemental de la Nouvelle de Draveil, édition 2017, avec mon texte « La Soupe à la grimace » ! 🌹                      La remise des prix a eu lieu ce samedi 14 octobre à 11h.

Ma nouvelle « La Soupe à la grimace », est disponible à la lecture ici même !

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Ouvert à tous les habitants de l’Essonne*, ce concours est organisé par l’Association des Amis du Livre de Draveil et distingue chaque année trois candidats. 
J’ai vu les affiches un peu partout dans la ville où j’ai grandi et j’y ai participé, plus par sens du défi que par réelle appétence pour la nouvelle, qui est pour moi un territoire étranger. En effet, j’écris de la poésie, de l’essai, un roman (en cours…), des articles, des textes, mais la nouvelle, ce n’est pas un genre dans lequel je m’aventure spontanément, je pense ne pas maîtriser du tout l’art de la chute, et c’est bien pour ça d’ailleurs que j’ai voulu m’y essayer, ne supportant pas que quelque chose me résiste dans le domaine qui m’est le plus cher : l’écriture. Je suis donc ravie que mon texte ne soit pas tombé à plat ! Il y a même eu de bons rires dans la salle pendant la lecture du dénouement, ce qui est plutôt encourageant !
J’ai recueilli de biens jolis compliments et j’ai également remporté la somme de 250€. 
C’est un bel encouragement, en tout cas, et cela fait partie des petites choses qui font plaisir. Je remercie le jury pour sa bienveillance à mon égard. 
Pour l’anecdote, ne sachant me décider entre les deux seules nouvelles que je possédais, « La Soupe à la grimace » et « Antonia », écrites il y a plusieurs années déjà, j’ai choisi d’envoyer les deux, partant du principe que le jury garderait la meilleure. Ce sont ces deux mêmes qui sont arrivées premières au classement général ! « Antonia » est en fait celle qui a obtenu le plus de votes, mais « La Soupe à la grimace » est celle qui a obtenu le plus de premières places, d’où sa victoire.
*certains participants tentent même leur chance depuis Paris… mais le jury est obligé de les refuser)
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Le doux visage d’Emmanuel Macron

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Si juvénile et simple parmi les gens… comment ne pas le trouver touchant ?

Le 7 mai prochain, il sera très probablement notre prochain Président de la République. L’année de ses 40 ans. Un exploit dans un vieux pays qui valorise l’expérience et la bouteille quand il s’agit de gouvernance. Pour des raisons qui n’appartiennent qu’à moi, je pense voter pour lui, sans adhérer à tout ce qu’il raconte et incarne, loin de là.

Je m’apprête pourtant à faire sa critique par ces quelques modestes lignes.

Cela peut paraître étrange. Ça ne l’est pas. Qui aime bien châtie bien et c’est peut-être parce que l’homme me paraît sympathique, juste, honnête, ouvert et plein de bonne volonté que je m’attaque à lui. Car je le crois capable de tendre une oreille bienveillante à ce qui se dit de sa personne. Car je le crois suffisamment humble pour savoir que le chemin est long et que l’avis des autres mérite parfois d’être écouté, à plus forte raison quand on s’apprête à accéder à la fonction suprême et à tenir en main la destinée d’un pays de 60 millions de personnes.

J’ai toujours apprécié Macron, sans même le connaître. Un charisme présidentiel, un dynamisme certain, et ce quelque chose de fédérateur, de bienveillant, de convaincant. On le sentait déjà, il y a quelques années, fait pour drainer les foules. Un homme à qui tout réussit. Un homme qui maîtrise. Un homme qui sait ce qu’il fait ou, au moins, dégage la confiance tranquille de celui qui ne peut que savoir. Un homme qui saute d’un horizon à un autre, avance à grandes enjambées, en marche !, comme il dit. Un Belmondo de la politique, précoce et souriant, presque américain tant tout en lui respire la jeunesse et l’optimisme. Un type auquel on aurait pas peur de confier les clés de sa maison, la survie de son enfant : tout semble entre de bonnes mains.

Je ne parle pas d’un quelconque bilan politique, de quelconques idées. Juste d’un ressenti très instinctif et primaire : le seul auquel se fier dans un monde si complexe ou l’on ne sait plus quoi penser et à quel saint se vouer, où les promesses n’engagent hélas que ceux qui y croient et où les programmes sont bien souvent des racontars sans avenir, des listes au Père Noel jamais exaucées.

Pourtant, allez savoir pourquoi, ce que j’aime chez Macron, ce qui m’a rendue si longtemps curieuse de sa personne sans même le connaître, c’est aussi l’élément perturbateur qui m’empêche de l’apprécier entièrement, le grain de sable dans l’engrenage de la confiance que je voudrais lui accorder.

C’est par un manque de gravité, très certainement, que débute la rupture.

Avec Macron, tout paraît parfaitement géré comme une petite start-up. Rien ne dépasse, rien ne dérape, rien ne peut être hors de contrôle, cabossé, balafré, désespéré, sans espoir, sans avenir, tout peut trouver sa solution, et une solution simple, pragmatique, efficace, presque enfantine dans sa mise en oeuvre. Et c’est bien ce qui me gêne.

La vraie politique est pour moi d’essence tragique car elle a compris son impossibilité ontologique à régler tous les problèmes des gens et à restaurer le fonctionnement si fluide et parfait de la petite tribu originelle dans toute sa simplicité la plus primitive. La vraie politique est désespérée. Et lucide. Elle veut mais ne peut. Pas complètement, pas entièrement. Pas tout le temps. Et de cela, elle a conscience. Elle « aspire à » mais sait bien comme c’est dur. Elle sait qu’elle doit lutter contre des tempêtes pour réaliser un début de progrès et que cela tient à bien davantage qu’aux compétences et au génie d’un ou plusieurs hommes. Elle sait que tout « progrès », même, se fait dans la douleur, la déchirure et la frustration de l’imparfait, de l’incomplet, qu’il faut souvent déshabiller Pierre pour habiller Paul, renoncer à un horizon pour en courir un autre, creuser des trous dans le sable et les remplir d’une eau absorbée aussi vite qu’elle se trouve versée. La vraie politique sait qu’il n’y a pas de politique heureuse mais elle se bat quand même. C’est là toute sa grandeur, d’ailleurs. Reconnaître la taille de son adversaire est essentiel pour prétendre le vaincre.

Et Macron semble trop loin de cette réalité. On trouve, chez lui, l’optimisme solaire et sans réserve du suradapté qui gravit quatre à quatre les marches de l’existence et du pouvoir, qui passe – et avec une virtuosité constante – du piano au théâtre, de la banque à la politique, en passant par le tango – d’un terrain de chasse à un autre sans jamais flancher, changer de posture, se départir de son éternel sourire ; avec l’égale maîtrise de l’acteur qu’il a failli devenir, ou du danseur de claquettes qu’il pourrait incarner dans une autre vie. Macron, il réglerait les problèmes de notre pays comme on coche une case de sa to-do-list du matin. Alors que la politique, tout comme l’art, échappe aux règles simples qu’il suffit de suivre pour réussir et ne fonctionne pas de cette manière : il faut rouler sur de sacrés dos d’âne pour écrire une grande oeuvre, composer une mélodie qui fasse date, ou gouverner correctement un pays ; il n’existe jamais une route unique et connue de tous, autrement, n’importe qui pourrait devenir génie politique, musical, littéraire ou que sais-je encore en l’empruntant ; suffirait de lire un manuel de développement personnel ou d’appliquer bêtement les ordres d’une notice.

C’est tout le tempérament de bête à concours de l’étudiant des grandes écoles qui semble alors s’exprimer chez Macron : tout ne peut que me réussir. Pourquoi ? Parce que j’ai fait prépa, j’ai fait l’ENA, j’ai eu mention TB à mon bac, j’ai obtenu le grand prix de ceci, l’agrégation de cela… Rien ne peut me résister, alors, n’est-ce pas ? Macron semble régi par la pensée positive qui a ses limites et qui emmène parfois droit dans le caniveau des illusions heurtées par le réel quand on en fait un usage trop naïf. Face à une situation trop complexe et moins lisse que les problèmes qu’on nous fait résoudre à l’école, pourrait-il sortir des sentiers battus, s’adapter, retrousser ses manches, se démerder ?

Cet homme paraît sans cicatrices. Rien à voir avec l’âge, rien à voir avec la peau lisse, rien à voir avec la beauté. Il y a des enfants dont le regard respire le drame, la sagesse ou la pleine compréhension de l’existence. Il y a des beautés qui respirent la gravité. Il y a des jeunesses qui exhalent le savoir. Macron est brillant, c’est même un philosophe, un adolescent qui a écrit un roman, un étudiant qui fut l’assistant de Paul Ricoeur, un gamin qui a cherché le sens des choses, a grandi plus vite que les autres, a courtisé puis épousé une femme de 24 ans son aînée, mais que sait-il de la vie ? Quelles claques a-t-il ramassées ? Combien de fois s’est-il cassé la figure à s’en faire très mal ? Combien de fois les embûches ont-elles été, plus que de simples défis à relever, des coups d’arrêt, des petites morts, des sentences définitives ? Combien de fois cet homme est-il mort ? Combien de fois a-t-il été survivant ? Naufragé, échoué, repêché, abandonné à son sort, qu’importe : combien de fois ?

Ce sont les questions que je me pose lorsque je regarde ce visage, lorsque j’observe cet homme.

Ce qui ne tue pas rend plus fort… ou paraplégique, disait Nietzsche. Je n’exige pas d’un Président qu’il soit paraplégique, paralysé, incapable, qu’il ait gardé de chaque épreuve une balafre et des plis d’amertume au coin des lèvres. Bien au contraire. Simplement qu’il soit un homme debout tout en se souvenant qu’il fut plus d’une fois à terre. Macron peut-il être cet homme ? C’est la question que je me pose et à laquelle je n’ai toujours pas de réponse.

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Mélancolie électorale : l’investiture de Trump

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Se flinguer ?

Mélancolie électorale est un cycle de textes issus de mon journal de bord et inspirés par les élections américaines et françaises. D’autres – déjà écrits depuis plusieurs semaines, à l’occasion de la primaire de droite notamment – seront également mis en ligne. L’ensemble sera ultérieurement réuni dans une seule publication.

Demain 20 janvier, Donald Trump sera officiellement président des USA.
J’adresse ma pensée la plus chagrinée à tous ceux qui, par simple esprit d’opposition, idolâtrent les corrompus, les totalitaires, les raclures de tous types, Trump et Poutine en tête.
Donald Trump est un mec sans élégance. Un golden-boy cynique érigé par une classe moyenne désespérée qui n’avait pas beaucoup de choix et a donc agi selon ses priorités du moment, choisissant souvent de s’aveugler sur ce qui la sépare idéologiquement de ce triste personnage. J’ai aucun problème avec les gens qui ont de la franchise et disent ce qui dérange, mais ce mec est au delà de ça. Il y a la vérité qui délivre et il y a celle qui n’est là que pour être assénée violemment, dans un but de provocation, blesser les gens dans leur chair pour un peu de gloire, sans égard aucun pour les dégâts effectués au passage. Trump, c’est le riche qui n’hésite pas à désigner du doigt les pauvres afin que d’autres pauvres leur tapent dessus. C’est comme ça qu’il a remporté la présidentielle. Grâce à cette outrance intéressée et sans scrupules. Un fort qui se sert des faibles, de leurs souffrances, de leurs préoccupations bien légitimes, pour devenir encore plus fort… existe-t-il une preuve plus avancée de laideur humaine ? Existe-t-il quelque chose de plus bas ? C’est le comportement quotidien et ordinaire d’une personne, c’est la manière dont elle se sert de son pouvoir lorsqu’elle en possède, ce sont les détails que l’on pourrait croire insignifiants qui dressent le tableau complet d’une personnalité et nous disent ce qu’elle est. Trump est certes un subversif, ça, on ne peut pas lui enlever… mais un subversif de quel espèce ? Vous est-il venu à l’esprit qu’on peut être subversif tout en étant un sacré connard ? N’y-a-t-il franchement que la subversion et le cassage des codes de bonne conduite qui comptent pour vous ? Subvertir, d’accord, mais dans quel but ? Et puis, c’est quoi ce troupeau so rebel qui lui renifle soudain le derrière par esprit d’anti-establishement alors que le mec est l’incarnation du système et que sa seule carte à jouer à ce sujet, c’est de ne pas être un politicien ? Dans le cas présent, croyez-moi, ça en fait surtout un mec qui ne connaît pas son sujet, qui a baisé tout le monde avec un peu de bagout et qui va se retrouver complètement paumé à la tête de la première puissance mondiale. Ouais, il a payé lui-même sa campagne, mais le mec est milliardaire, les gars, c’est pas un Bernie Sanders, un mec arrivé là à la force du poignet, et c’est pas non plus un self-made man, d’ailleurs, juste un héritier qui a fait fructifier la fortune familiale et qui pense, à ce titre, que tout le monde peut en faire de même et que ceux qui n’arrivent pas à survivre dans ce monde sont juste des feignants, ce qui est on ne peut plus faux, qui défend l’idéologie libérale du marche ou crève car il en a bénéficié et a été adoubé par elle. Pourquoi, sous prétexte d’être d’accord avec lui sur deux ou trois sujets, quelques constats, une poignée de vérités, les gens se retrouvent-ils à lui pardonner tout le reste ? Combien de « réacs » écolos ou anticapitalistes qui font semblant de ne pas voir ce que défend cet homme juste parce qu’il est « pas de gauche » et qu’apparemment, ça suffit à faire de lui un mec bien et un président correct… vous insultez votre propre intelligence. Vous voyez, les politiciens et le système n’ont même pas besoin de le faire à votre place, vous vous démerdez bien, tous seuls, comme des grands. C’est pas parce qu’Hillary Clinton avait d’innombrables défauts (belliqueuse, ancrée dans le système, et tout ce que vous voulez) qu’il fallait ériger une statue à Donald Trump. Cette remarque est valable pour toutes les élections en général : l’esprit d’opposition pousse les gens aux pires outrances, et les incite à embrasser des idéaux qui ne sont même pas les leurs, à dérouler le tapis rouge à un candidat avec lequel ils n’ont finalement pas grand chose en commun, surtout pas des idées, des intérêts et le souci du collectif. Pour se plaindre quelques temps plus tard d’avoir été baisés par les politiciens. Vous continuerez de vous faire avoir tant que vous n’aurez pas compris la leçon et tant que vous ne cesserez pas de vous ruer truffe la première dans le troufion d’un candidat juste parce que vous n’appréciez pas son adversaire.
Sérieusement, je ferai pas confiance à ce type dans la vraie vie. Alors, lui confier le destin d’un pays ? Mais vous avez raison, idolâtrez-le. Rendez-vous dans quelques mois. On va bien rire. Vous allez pleurer Obama, croyez-moi.

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Quitter la ville

 

Je veux quitter la ville, je veux quitter Paris et sa banlieue. Je n’en peux plus de cette région pourrie. Je m’en bats les couilles que ce soit la capitale de l’art, de la culture, des expos, des musées, des intellos, trucmuche. Tant pis pour les mondanités, tant pis pour la littérature, tant pis pour les débats d’idées à trois francs six sous, vos monuments chéris et votre grandeur en carton-pâte. Tant pis – et c’est tant mieux – pour ce tumulte qui se croit vie quand il n’est que bourbier, fumier, merdier. Je m’en vais rejoindre ce qu’il reste de nature. Vous ne me manquerez pas. Votre civilisation adorée, je vous la laisse, goinfrez-vous-en. Ce sera sans moi. Ce sera sans les enfants que je mettrai au monde, et qui verront le jour depuis ma chair contrariée et éprise de pureté. Je veux leur offrir des aubes plus claires et des horizons plus neufs que vos ciels brouillés et vos nuits sans étoiles, vos rues sans arbres et vos villes sans joie. Je ne veux plus d’une vie « sans ». Je veux une vie avec. Je veux m’unir à ce qu’il reste de grand et m’y fondre, m’y évanouir, disparaître à jamais de vos radars, de vos réseaux, de tout ce qui rappelle le marécage et l’agrégat, la mémoire et le ressentiment. Me faire toute petite dans cette éternelle nature, quelque part entre le pépiement des oiseaux et le chant d’un ruisseau, me réfugier sous les arbres que vos immeubles géants dépassent en taille mais n’égaleront jamais. Vous m’entendez ? Jamais. Je veux la pierre, le sable et l’argile autour de moi plutôt que dans votre salle de bain, le diamant, le métal et la matière sous terre plutôt qu’autour des cous ridés des vieilles pétasses vernies que produit la civilisation, l’eau jaillissant de la source plutôt qu’agonisante dans des bouteilles où l’orage ne viendra plus l’électriser et la garder en vie, où le chant des oiseaux, la salive des animaux, la boue et la pluie ne se mélangeront plus à son corps divin, la laissant vide et sans joie, tout comme vos corps qui la boiront sans connaître jamais sa magie véritable. Je veux la plante parmi ses sœurs plutôt que dans vos vases et sur vos balcons, dans vos potagers sinistres et vos vergers éteints ; je veux le poisson nageant dans ses eaux infinies plutôt que dans vos bassins d’élevage ; je veux les abeilles dans des ruches suspendues aux arbres immenses ; je veux la bête hors de son enclos, le chien hors de sa niche, l’oiseau hors de sa cage, l’enfant hors de sa prison, l’Hemme* hors de son manège. Je veux les choses à leur place et moi à la mienne. Est-ce difficile à comprendre ? Je supporte de moins en moins les poussières et les violences que la modernité inflige à mon corps et à mon âme. Le primitif et le sauvage se réveillent en moi et enragent d’être à l’étroit ; voilà que le cheval fou rue dans les brancards, signe qu’il est temps de lui rendre sa liberté. J’ai besoin de la mer infinie, j’ai besoin de grandes forêts qui s’abattent sur vous pour mieux vous étreindre, d’arbres qui donnent le vertige, d’un air si pur qu’il vous débouche les poumons à chaque bouffée et vous rappelle que vous êtes EN VIE. J’ai besoin qu’on me rappelle que je ne suis rien mais que j’appartiens à Tout. Le manque de nature me fait crever. Je n’arrive plus à faire semblant. Je veux quitter la ville. Et n’y revenir, jamais.

 

*l’Homme, en langage non sexiste.

 

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Mélancolie électorale

McGill student vote mob 2011

Adam Scotti (Flickr)

Extrait de mon Journal du 8 novembre 2016.

Dans quelques heures, l’Amérique aura élu son nouveau Président. Ma curiosité maladive fait que j’aimerais voir gagner et Hillary Clinton, et Donald Trump, pour voir dans quel monde on basculerait alors. Par là, je veux dire : j’aimerais donner un essai fictif à chacun d’entre eux, les voir à l’oeuvre. Qu’ils nous montrent ce qu’ils ont dans le ventre. Ils ont l’air tellement opposés : quel serait le résultat de ces deux votes ? J’aimerais pour chacun et dans une réalité parallèle, quelques mois, quelques années qui comptent pour du beurre afin d’en prendre plein les yeux. Mais la vie réelle, ce n’est pas du cinéma. Et très honnêtement, en dehors de cette étrange excitation électorale qui me prend à chaque fois, comme tout le monde, je ne suis dupe de rien et finalement presque mélancolique. Le sentiment que le monde risque de changer et que nous allons en être est de moins en moins fort à chaque élection ; nous savons que nous n’aurons sûrement pas les révolutions que nous attendons. Si j’étais américaine, je serais probablement abstentionniste, comme je le suis déjà ici, en France. Les discours culpabilisants n’y changeront pas grand chose. Le « Don’t Vote, Don’t Complain » n’a pas mes faveurs, je fais partie de ceux qui pensent que la machine actuelle est obsolète, rouillée, morte, et qui estiment qu’on ne réforme pas un système en coopérant avec lui et en appliquant des méthodes qui ne font pas ou plus leurs preuves… Car au lieu de voter pour des idées, au lieu de choisir véritablement les routes que nous souhaitons emprunter, nous élisons des candidats avec un programme déjà écrit, déjà monté, prêt à l’emploi, sans aucune possibilité de choix ou de modifications sur ce dernier. Et une fois que nos dirigeants sont élus, c’est dans leurs mains que se trouve le pouvoir et c’est là que les ennuis commencent : ils en font ce qu’ils veulent. Les promesses non tenues et les coups de contrat dans le canif sont, il me semble, un déjà-vu classique. Nous prenons les politiciens pour des grands sauveurs au lieu de revendiquer plus de pouvoir pour nous-mêmes, nous les regardons en levant la tête, nous nous subordonnons et par là-même, nous nous préparons un destin de victimes qui ne feront que subir les décisions des autres. Là est le problème. Il faut s’organiser autrement. Ne pas voter est pour moi un acte profondément politique ; c’est l’expression de l’exigence d’un autre modèle, quoiqu’en disent ceux qui nous croient désengagés ou indifférents. Je suis pour ma part le contraire de cela. Ce monde me blesse, chaque jour, dans ses outrances et ses injustices.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le monde ne peut avancer qu’avec la bonne foi et l’honnêteté politique de chacun. Et de cela, nous manquons cruellement à l’heure actuelle. Cette campagne aura été, comme d’habitude, un véritable cirque, un concerto d’anathèmes, d’accusations malhonnêtes, de dénis d’évidences. Tous ces gens qui défendent bec et ongles et dans chaque camp un candidat, en faisant semblant de ne pas voir les casseroles qu’il se traîne, les tristes affaires dans lesquelles il trempe, les conflits d’intérêt auquel il est en proie, ses défauts, ses failles, ses erreurs de jugement… C’est un espèce de jeu auquel les gens font semblant de croire, comme quand on a 10 ans, qu’on sait que le Père Noël n’existe pas mais qu’on feint de gober que le Monsieur venu apporter les cadeaux sous le sapin est autre chose que ce qu’il est, c’est-à-dire notre oncle avec un costume rouge en crépon et une barbe blanche à moitié décollée sur les mâchoires. Comment tous ces gens peuvent-ils croire qu’ils trompent autre chose qu’eux-mêmes ?
Sur ce point, c’est un immense constat d’échec, qui ne présage rien de bon : l’électorat et les médias sont toujours aussi immatures. J’ai vu, comme d’habitude, dans mon entourage et en dehors, des gens incontestablement brillants se fourvoyer, insulter leur intelligence, tomber bêtement et aveuglément dans les bras de Trump ou de Clinton par pur esprit de contradiction, par je ne sais quel désir de subversion, de provocation, de changement, arborer des casquettes « Make America Great Again » ou ressortir la vulgate démocrate la plus éculée, jouer les rebelles à l’ordre établi même quand ils sont ce que l’establishment a fait de meilleur. J’ai vu des débats sérieux être, comme d’habitude, contaminés par tout ce qui n’a rien à voir avec un raisonnement sérieux et constructif. Les réactions, les opinions, les parti-pris ont été, comme d’habitude, passionnels et orientés. Mais comment peut-on, avec un électorat et des médias qui se comportent « comme d’habitude », c’est-à-dire de façon immature et malhonnête, espérer autre chose que des politiciens, des candidats, et un(e) président(e) à l’avenant ? Comme d’habitude, nous aurons en retour l’exacte copie de ce que nous donnons de nous-mêmes.
Plus le temps passe, plus je suis intimement persuadée que dans le fond, ce qui importe, ce ne sont pas toujours ceux qui nous dirigent et auxquels nous pensons avoir délégué tout pouvoir de décision, à plus forte raison dans un monde où les politiciens n’ont pas tant de pouvoir que cela. Tout comme ce ne sont pas toujours les grandes lois et les grandes lignes qui définissent un pays, tracent un destin collectif. Nous et notre propre comportement, nous et notre karma, nous et l’intégrité, la générosité, la luminosité dont nous choisissons de faire preuve au quotidien, quand nous pensons que nul ne nous regarde, que nul ne nous évalue, voilà ce qui compte, bien souvent. Chaque instant compte. Et pas seulement les grands. Faire les choses à son échelle. Se méfier de ces grands rendez-vous, de ces grands soirs qui accouchent du même monde à chaque fois, avec les mêmes trompettes et les mêmes feux d’artifice en décor de fond. Le changement est toujours possible, de cela je suis persuadée. Mais il commence par nous-mêmes.
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Tendre le bâton pour se faire battre

baby_sealCes derniers mois et pour diverses raisons, j’ai changé. Je suis devenue plus méfiante, plus secrète, moins accessible. Je suis toujours aussi spontanée, mais ce qui a changé, c’est que je ne le suis plus avec tout le monde. Et il m’est impossible de savoir si c’est un mal ou un bien. Ai-je mûri, grandi, poussé (la force de l’âge) ou ai-je simplement vieilli, renoncé, fléchi (le déclin) ? Je suis satisfaite de mes métamorphoses, mais je me demande encore, avec inquiétude forcément, si je ne me suis pas un peu renfrognée ; si je n’ai pas perdu quelque chose en route. Ce que je crois parfois être une force nouvelle, l’intelligence de ne pas tout dire, celle de savoir se protéger, conserver ses forces pour ce qui importe, est-ce en fait un blocage, une lâcheté, une impuissance, une incapacité à être soi entièrement et à se livrer nu ?

« Ne pas tendre le bâton pour se faire battre » est la phrase que j’ai le plus entendu, et que je me répète le plus souvent à ce propos. Je la hais de toutes mes forces, elle me met en colère, je la trouve aussi stupide que le fameux « elle l’a un peu cherché » pensé, dit, écrit, au sujet d’une femme agressée sexuellement et qui portait une tenue aguicheuse. Mais je me remets en question, je le jure, j’y pense continuellement, et si je persiste à penser ce que je pense, ce n’est que parce que je suis encore persuadée d’avoir raison (oups). Mais peut-être ai-je tort. Peut-être suis-je, comme on me le fait parfois remarquer, une gamine immature et candide qui refuse d’écouter, qui refuse d’entendre ce que disent les adultes et les sages qui eux, savent, ont vu, ont vécu, sont devenus des gens responsables et aptes à contrôler leur vie, à mener une existence saine et bien éloignée des tourments inutiles que je semble vouloir m’imposer. Mais je n’y peux rien. Je hais cette phrase, je hais ce qu’elle veut dire, je hais ce qu’elle ordonne et ce qu’elle implique pour moi de résignation, de concession, de pourriture morale. « Ne pas tendre le bâton pour se faire battre ». Mais à qui la faute, en vérité ? A celui qui tend le bâton en choisissant de vivre libre et révèle parfois, malgré lui, les hypocrisies, fait de son corps, de ses pensées, de sa personne, un champ d’expérimentation ? Ou à ceux qui tirent sur tout ce qui se meut hors de leurs petits territoires consciencieusement et dogmatiquement découpés en carré, rasés et clôturés ? J’ai toujours autant de tendresse pour les premiers, et de réprobation pour les seconds. Je fais toujours partie des gens qui pensent que c’est de la faute des autres, de ceux qui ne vous laissent pas vivre et qui trouvent à y redire. Et il y a toujours en moi une tête brûlée qui fonce tête baissée, qui veut affronter les choses coûte que coûte, et qui se repaît presque de la souffrance que ça lui cause, partant du principe que les coups que l’on prend et la douleur qui en résulte sont la preuve de la bêtise d’autrui, et de notre résistance à cette dernière. Mais j’ai peut-être tort. Et ce soir, je n’ai toujours pas ma réponse. Ou peut-être que si, en fait, un petit peu. « Ne pas tendre le bâton pour se faire battre. » – Et puis quoi encore ? Tendre le bâton, se faire battre. Se saisir du bâton et rendre les coups.

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