Pour une dictature de la politesse ?

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De ces statuts qui suintent la haine à ces lynchages organisés qui se répandent sur internet, en passant par les appels à la violence devenus ordinaires, nous voilà inondés de fiel à ne plus savoir quoi en faire.

Moquée par des montages grotesques qui la représentent en singe, traitée de sorcière par les commentateurs ou de guenon par une gamine sous l’oeil complice de parents présents à cet instant, Christiane Taubira (régulièrement surnommée « Taubirat ») connaît bien cet art de l’invective et de la calomnie qui prend ses aises dans notre monde où les rapports sont virtualisés, et où la globalisation nous amène à voir autrui comme une lointaine créature peu digne de respect ou d’empathie.

François Hollande, dont les gens ont oublié le nom au profit de surnoms peu charmants  (Flanby, Guimauve le Conquérant, Normal Ier,..) et Cécile Duflot, bassement raillée sur Twitter de manière régulière, ne nieront pas ce fait : l’impolitesse qui ruine le débat n’a rien à craindre du peuple, qui se dévoue pour lui donner le sein et la regarder croître la prunelle satisfaite.

De la gauche qui provoque Esteban Morillo ou tabasse des membres du Front National à coups de barre de fer à la droite qui lance des rumeurs infondées, appelle au viol de Rokhaya Diallo ou de Julie Del Papa du Front de Gauche, l‘injure semble recevoir ses lettres de noblesse et la menace se répandre comme une épidémie.

Suis-je la seule à m’indigner de cette politesse devenue optionnelle et à presque vouloir instaurer à coups de fusil une petite dictature de la courtoisie ?

Si trop de précautions dans la parole finissent par castrer le débat et qu’un « je t’aime » ne vaut que parce qu’il existe un « je te hais » pour lui faire face, il n’y a rien de plus inutile que la malveillance gratuite qui n’a de but que la malveillance elle-même.

Car où comptez-vous aller comme ça, armés de votre irrespect sans bornes ? Quel objectif sert cette giclée de haine que vous déversez sans même vous en rendre compte, aveuglés que vous êtes par votre désir d’irrévérence ou de scandale ?

L’on me répliquera que l’on ne peut pas toujours être aimable et que c’est précisément de cette sacralisation de la courtoisie que se servent les puissants, anoblissant la lâcheté pour mieux asservir les peuples.

Ah, non ! Vous ne m’aurez pas ! Il y a la vigueur productive, et il y a celle qui ne sert à rien. Il y a la critique constructive et il y a le blâme qui n’offre que la basse satisfaction de la cruauté dont on se vide.

Les nobles justifications données à la brutalité ne valent que pour les hautes idées et les grandes actions, ou à ce qui en porte le germe.

Lorsque la liberté d’expression sert à justifier le journalisme de caniveau et les calomnies qui n’ont de sources que l’humeur du moment, que le ras-le-bol populaire se charge de blanchir l’invective stérile, et que la malveillance accoutrée en lucidité n’est là que pour faire la courte échelle à quelques dissidents en carton pâte qui quêtent la gloire qu’amène le scandale et dont le seul fait d’irrévérence se limite à l’injure lancée sur Facebook, j’avoue qu’il se lève sur mon visage naïf un sourcil sceptique.

La force d’un verbe et la fougue d’une querelle ne trouvent leur grandeur et leur beauté que dans la défense de ce qui importe.  Elles meurent de ridicule et d’inanition lorsqu’elles sont gâchées par la malveillance stérile et sans nécessité ;

Croyez-le ou non : toute l’horreur du monde se nourrit de ces instants de violence sans cause que vous pensez dérisoires.

Nul n’est parfait et nous sommes tous affligés de défauts contre lesquels nous nous efforçons de lutter sans toujours y parvenir.

Evidemment, il y a un temps pour la douceur et un autre pour l’ardeur. La première n’existe que par sa juste confrontation avec la seconde, et c’est ainsi qu’elles se donnent toute leur valeur, loin du relativisme insensé que veulent nous inoculer quelques penseurs maladroits.

Evidemment, l’on a tôt fait de confondre faiblesse et vertu, vice et fermeté.

Je ne crois pas ces pourfendeurs de l’ego naturel, qui trouvera toujours de l’ivresse dans le triomphe, pas plus que je ne crois ceux qui condamnent des travers humains auxquels ils ne manquent pas de s’adonner eux mêmes ; à nos âmes incomplètes il faut, en effet, épuiser le vice pour parvenir à la vertu.

Mais ne dépouillons pas cette dernière de ses lettres de noblesse et n’offrons pas au premier des lauriers trop grands pour sa tête.

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A propos Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout.
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13 commentaires pour Pour une dictature de la politesse ?

  1. Philippe DAVID dit :

    Entièrement d’accord Altana, tu as vu les injures que j’ai reçues suite à certains de mes papiers, cela résume tout…

  2. Yvonne Jindrlé dit :

    En parallèle, faites des études de droit pour devenir avocat, vous en serez une excellente.
    J’aime et j’adhère à votre façon de vous exprimer, tout dire sans blesser.
    Yvonne

  3. Laurent dit :

    Chère Altana,

    Qui pourrait ne pas être d’accord avec vous ?

    Plusieurs niveaux peut-être. Ceux qui ne peuvent s’exprimer, ils n’ont pas les mots, ils souffrent et vivent la frustration grandissante de ne jamais être écoutés. Violences verbales puis physiques sont au bout du processus, non ? Le tout dans un effet de meute, à l’abris derrière un pseudo.

    Vous vous exprimez bien au-dessus de la moyenne des élites. Vous êtes intelligente et réfléchie. Vous avez une audience, des gens vous lisent et vous répondent. Vous êtes dans le dialogue. Ce n’est pas le cas de beaucoup. Peut-on exister si l’on n’est pas écouté ? Ils hurlent leur venin, n’est-ce pas une forme de désespoir ?

    Il y a aussi les « Elites », leur faillite. Ils veulent le pouvoir, l’argent, la gloire, le Pinacle… mais ne sont pas au niveau. Ils devraient écouter, dialoguer, faire du bien. Ils s’occupent d’eux, eux, et eux. Ils savent jouer avec les mots, faire les acrobates, manipuler les gens. Une « Elite » n’a-t-elle pas un devoir d’exemple ? Insultes, tricheries, mensonges, manipulations, double visage, fausse personnalité, tout semble bon pour certains.

    Qui pourrait ne pas être d’accord avec vous ? Ne décrivez-vous pas le comment, là ou il faudrait regarder le pourquoi ? Sans changer les causes, votre indignation risque de durer un certain temps, non ?

  4. mehdi dit :

    excellent billet , applicable à la tunisie post » revolution » divisée en deux camps antagonistes ou l’insulte a été elevé au rang de sport national

  5. J’ai écrit un livre sur le même sujet à propos de Sarkozy : »L’homme que vous aimez haïr « . Il m’a fallu plus de cent pages pour dire ce que vous dites admirablement en quelques lignes…..

  6. Henri Huc dit :

    Il est vrai que « vous dites admirablement » les choses, ce qui d’ailleurs n’incite pas à laisser un commentaire.
    Après la constatation de la situation qui prévaut de plus en plus, où effectivement l’invective et la calomnie remplacent l’argumentation et le dialogue, il y a sans doute lieu de se demander si cette évolution correspond seulement à la perte des notions de politesse et de courtoisie, éventuellement facilitée par la virtualité résultant des techniques de communication.
    Il peut s’agir de la radicalisation du combat que mène deux camps opposés, camps dont les limites ne correspondent pas vraiment à celles, habituelles, du clivage gauche-droite. Cette radicalisation pouvant s’expliquer par l’application implacable dans plusieurs domaines de politiques contraires aux souhaits, confus mais profonds, d’une grande partie (la majorité ? ) de la population.
    Auquel cas, ces violences verbales risquent d’être le prélude à des violences plus matérielles, la négation du réel ne pouvant se traduire que par son retour en force. D’autant plus qu’il n’est pas évident que le poids respectif des malveillances échangées entre les deux camps donne une balance égale, surtout si l’on tient compte du traitement médiatique accordé à celles-ci selon le côté d’où elles proviennent. Ce qui ne peut qu’exacerber les passions et les ressentiments.

  7. Henri Huc dit :

    « du combat que mènent ». Sorry.

  8. Kyosati dit :

    Belle dissertation en effet, je gage que vous vous êtes amusées en l’écrivant. Je ne suis néanmoins pas sur que cet exercice littéraire, élégant cela dit, soit le meilleur écrin pour le propos de fond, en particulier à partir de « Car où comptez-vous aller comme ça, armés de votre irrespect sans bornes ? ».
    Je me demande si le sujet, grave, n’est pas qu’un prétexte d’écriture, et que votre plaisir se trouve là. « Une pierre deux coup » en somme, mais allez savoir ce que vous avez visé en premier…
    Bonne continuation

  9. gollumelit dit :

    Les vieux ont toujours peur du lendemain, de l’inconnu…et Jean d’Ormesson ne m’a jamais paru aussi vieux !

    • Axel dit :

      À partir de quel âge sommes-nous vieux ? À 52 ans, je me sens jeune et rebelle ; mais ma grand-mère maternelle à ce même âge paraissait déjà fanée ! les générations apportent leurs lots de changements. Dites moi pourquoi le vieux ont peur du lendemain alors qu’ils ont un accomplissement derrière eux ?
      @Oltana : très bel article.

  10. so pros dit :

    Le lien “Les thèmes WordPress en français” ne fonctionne plus.

  11. cochard dit :

    belle ecriture mais instaurer une dictature de la politesse , n’est-ce point un oxymore ? la politesse suppose la delicatesse de la pensée et la confrontation oblique des idées ; vous voulez transformer la politesse en champs de bataille ou de belles amazones pleureraient le temps des fleurs disparues…….

  12. notre blog dit :

    C’est passionnant ! Vraiment agréable de lire tes articles

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