Srebrenica, 20 ans : devoir de mémoire, devoir d’avancer.

Tarik_Samarah, Ruka u ruci

Le 11/07/2015

J’ai perdu, il est vrai, l’habitude d’écrire sur ce site. Mais aujourd’hui est pour moi une journée particulière : nous commémorons les 20 ans de Srebrenica. Le nourrisson terrible est devenu grande fille. Et l’anniversaire de ce drame réveille en moi le souvenir entier d’une guerre que je regarde comme un cataclysme collectif, l’échec de l’homme civilisé lamentablement tombé dans les pièges qu’il a lui-même dressés sur son chemin.

Ma mélancolie est immense, mes larmes brûlantes, ma fièvre douloureuse. Mais j’ai l’habitude. Je vis avec un fantôme. Depuis l’enfance.

Les images et les histoires morbides avec lesquelles il m’a fallu composer n’ont jamais quitté mon esprit. Et je n’ose imaginer la douleur de ceux qui ont vu.

Les longs voyages de mes parents au pays et l’abandon régulier auquel j’ai été livrée dès l’âge du nourrisson, ces semaines passées à me réfugier sous des jupons peu amènes qui n’étaient pas ceux de ma mère et dont j’étais chassée chaque fois que je revenais à la charge. Leurs retours, la voiture criblée de balles infligée à mes yeux d’enfant, les histoires d’embuscades auxquelles ils avaient échappé et la force nouvelle avec laquelle je me cramponnais soudainement à la main de ma maman. L’année de mes 3 ans et ces vacances terribles passées dans ce village familial dont il se murmurait qu’il devait exploser bientôt, les cris affolés de ma pauvre tante courant vers la maison et nous expliquant entre deux suffocations qu’elle venait d’apercevoir un tchetnik faisant le guet derrière les montagnes, l’ambiance de guerre imminente, pesante comme un couvercle sur l’eau bouillante. La télévision sans cesse allumée sur les informations, les vivres régulièrement envoyés au pays à une famille que nous n’avions pas le droit de rencontrer ma petite soeur et moi, les conversations inquiètes et les voix préoccupées de mes parents au téléphone, les mains froides des adultes, l’atmosphère de semi-deuil constant. Les périples de mon père parti braver les frontières pour arracher à la fournaise des membres de ma famille qui traversaient parfois l’Europe cachés dans son coffre en craignant la mitraille de l’impitoyable garde-frontière ou arrivaient en France par des voyages incroyables, tandis que ma mère, ma soeur et moi attendions dans le souci, suspendues à ses appels – rares à l’époque où le portable n’était pas répandu. Le souvenir omniprésent du pays – de la cuisine où ma mère confectionnait ses pitas à la voiture où mon père chantait, et où résonnaient Hari Mata Hari, Đorđe Balašević, Zdravko Čolić, Bijelo Dugme, Magazin, Bajaga, Safet Isović, … – la nostalgie de Tito et de la Yougoslavie unie qui le serait restée « s’il avait vécu 20 ans de plus », la grande maison monténégrine au jardin paradisiaque, avec puits et figuiers, qui nous attendait près de la Cijevna et dont le chantier ne demandait qu’à être fini, cette langue yougoslave qui fut ma première langue jusqu’à mes trois ans et que mes parents décidèrent un beau jour de ne plus me parler quand ils surent que nous ne retournerions jamais « chez nous ». Le mutisme, les cauchemars et les professeurs venus souffler leur inquiétude à mes parents : « Est-ce que tout se passe bien à la maison ? – Altana n’écoute personne, elle est dans la LuneAltana est perturbée, elle doit voir un psychologue de toute urgence – Altana ne joue pas avec les autres enfants de son âge, elle est toujours toute seule et pensive, anormalement soucieuse pour une enfant ».

Non, je n’ai jamais été une enfant. Ou plutôt, j’ai été et resterai pour longtemps encore un être paradoxal qui ne fut jamais insouciant à l’heure de la cour de récré, et jamais adulte dans l’arène des grands. Arpenter la fleur au fusil les sentiers de la rude existence avec le sourire et l’entrain du vainqueur – nonchalante, candide, primesautière !, m’a-t-on récemment lancé à la figure, comme une négation de ma complexité -, vivre en secret dans la gravité la plus caverneuse.

Tarik Samarah Srebrenica

Ce fut une enfance dilettante, étrange, à l’ombre d’une guerre que je n’avais pas connue mais qui m’arrivait par morceaux infâmes, comme les explosions propulsent au loin des bouts de cadavres déchiquetés. Ni la guerre, ni la paix. En vérité. Une enfance hantée, habitée, régulièrement perfusée au drame sans jamais y goûter directement. Et heureusement.

C’est aujourd’hui un âge adulte quelque peu troublé. La fidélité aux ancêtres dans la recherche de l’austérité, le désir de grandir et venger sa famille par la grandeur, l’étrange cohabitation du culte du dénuement, du nomadisme affranchi et de la phobie bien sédentaire des famines, la peur de manquer d’eau, le besoin égoïste de faire des réserves de nourriture ou d’argent dans ma chambre (« L’écureuil », me surnommait ma mère pour se moquer de moi), l’envie fréquente de troquer ce dernier contre de l’or, la tendance à flamber, pour me rassurer. Et se cramponner aux hommes et à leur amour comme je me cramponnais autrefois à celui de mes parents.

Dans son livre Le Soldat Impossible, Robert Redeker écrivait que la guerre « incitait l’exceptionnel à se déclarer ».

En effet. Combien se sont trouvés des amis, combien se sont trouvés des amours, au milieu des ruines et des catacombes ? Combien ont eu l’audace de panser la blessure de l’ « ennemi », d’essuyer la sueur au front du nécessiteux, de porter quelques gorgées d’eau aux lèvres de l’assoiffé, qu’importe son camp, de recueillir l’orphelin, de protéger la veuve ?

Et comment puis-je fermer les yeux sur les souvenirs délicieux des élections, contés par ma mère ? Sur la fraternité soudaine et les étreintes fortes, plus fortes encore entre ceux qui n’étaient jamais sûrs de se revoir ? Sur le bonheur d’être ensemble, en plein siège, terrés dans un appartement minuscule dont on avait échangé les portes contre de la farine, partageant entre voisins du même immeuble un vieil os pour la soupe ?

Et combien de questionnements n’aurais-je moi-même pas eus sans cette enfance sous l’égide de Saturne ?

On aurait tout de même préféré que l’exceptionnel ne se déclare pas, jamais. Que la mère n’ait jamais à enterrer son fils, que les survivants n’aient jamais à pleurer leurs morts – quand ils ne les envient pas – et que les morts n’aient jamais à pourrir sans sépulture ou à voir apposée à leur tombe une épitaphe amère de décès violent. Si nous ne vivions pas dans des civilisations morbides, nous ne serions pas là comme des idiots à attendre que des guerres ou des événements majeurs nous servent de l’exceptionnel comme de la carne aux chiens affamés.

Ce soir, j’ai une immense pensée pour mes ancêtres et ma famille yougoslave, pour ces amis de toujours qui ont grandi ensemble et sont devenus ennemis du jour au lendemain, à cause d’une guerre qui n’aurait jamais du se dérouler. Pour les vieillards qui ne joueront plus de l’accordéon et les enfants nés dans le souvenir de leur musique, pour les mères hurlantes de chagrin, les familles décimées, les cadavres sans nom et les vallées lointaines encore hantées par les effluves de sang et le bruit de la mitraille. Pour les exilés qui n’ont jamais pu revenir et qui ont appris, de loin, la mort d’un proche sans pouvoir seulement venir l’enterrer.

Pour les morts, nombreux, et les meurtris, plus nombreux encore.

http://www.vbox7.com/play:cf7c19c44f

(Hari Mata Hari – Poslednji Valcer Sa Dunava)

Nous ne saurons jamais tout de ce conflit. De la souffrance, il y en a eu de tous côtés. Et ce serait insulter les morts que de prendre parti quand on ne sait pas. Et moi, j’ignore. Je n’ai gardé de cette histoire que le trouble et l’émotion. Qui a tort, qui a raison ? Je ne saurais vous le dire. Seule m’importe la souffrance du gamin qui erre dans les rues en esquivant les tireurs, celle de la mère qui a vu son nourrisson empalé sur une baïonnette par un soldat rieur, ou celle du vieillard obligé – la kalach sur la tempe – de jeter un à un les cadavres de ses propres amis par dessus le pont, et qui finit par s’y jeter lui-même une fois l’horrible besogne terminée. L’Humain qu’on a fait souffrir et qui a servi de gilet par balle dans les manoeuvres politiciennes.

Honorons ceux qui ont déployé toute leur grandeur, toute leur force d’amour et de compassion à éteindre l’incendie. Pardonnons à ceux qui ont déchaîné leur bassesse : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

A ce conflit qui m’a volé mon enfance, je répliquerai par l’amour et la revanche de vivre. Car le devoir de mémoire ne doit jamais en entraver un autre, d’égal importance : celui d’avancer.

Tarik Samarah, Srebrenica

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A propos Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout.
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Un commentaire pour Srebrenica, 20 ans : devoir de mémoire, devoir d’avancer.

  1. CdP dit :

    Chère Altana,
    Merci pour cet article très émouvant et très rare. Plus vieux que toi, j’ai suivi cette guerre comme un adolescent curieux mais à moitié conscient que ce qui se racontait était toujours partiel, partial, partisan. Je te recommande « Le Miel » de Slobodan Despot qui raconte l’histoire des Serbes de la Kraïna (aujourd’hui en Croatie). Cette guerre ignoble où les minorités étaient partout, donc partout martyrisées, où l’Europe souffla plutôt sur les braises (avec l’impulsion irresponsable des Américains), qui ne sut jamais empêcher le moindre massacre, est le grand refoulé de la construction européenne après la chute du Mur. Ta généalogie t’a permis d’avoir connaissance de cette guerre, mais ta génération l’ignore en général totalement – comme beaucoup d’autres choses. Les peuples sont sacrifiés aux impératifs d’un grand jeu où ils perdent souvent tout (patrie, maison, langue, etc.) tandis que quelques puissants y confortent leur pouvoir, leur fortune et leur image. Merci d’avoir retrouvé tes yeux d’enfants sur cette période, car ce sont les yeux qui nous font toujours défaut dans ces histoires.

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