A ceux qui n’ont pas d’oreilles

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Tout d’abord, je vous ai laissés parler des minutes entières, des minutes entières à flot continu, préférant lancer à ma mémoire l’ambitieux défi de se souvenir de chacun des points que vous avez soulevés, plutôt que d’oser vous interrompre pour vous répondre. Puis j’ai repris la parole et n’ai même pas eu le temps d’ébaucher une phrase que vous m’avez violemment coupée. Je ne mérite pas votre considération, pas même le respect minimal, celui que l’on accorde à son interlocuteur, même quand on le croit incapable de prononcer un seul mot qui soit digne d’intérêt. Depuis tout à l’heure, vous vous écoutez parler. Vous vous gargarisez de votre propre grandeur morale, vous reniflez votre propre derrière, votre propre parfum, celui de l’irréprochable et du correct. En plein coït avec vous-mêmes, au septième ciel de l’autosatisfaction, vous ne me voyez pas, vous ne m’écoutez pas. Tout juste m’apercevez-vous derrière le brouillard de prétention qui nimbe vos visages imbus, tout juste m’entendez-vous vaguement, noyée sous le ronron m’as-tu-vu, le vacarme exhibitionniste, les tempêtes démonstratives de vos propres paroles, de votre propre pensée qui se suffit à elle-même et entend le faire savoir. En vérité, ce que j’ai à vous dire ne vous intéresse pas. Je ne vous intéresse pas. Je vous suis aussi utile qu’un mur contre lequel on lance une balle de tennis ; je ne sers qu’à permettre à votre ego les rebonds les plus spectaculaires. Je ne suis qu’un support à votre splendeur verbale, un auxiliaire de gloriole, un réceptacle à foutre rhétorique, un valet faisant la courte échelle à son maître, un mur sur lequel on pisse. Vous n’êtes pas prêts à recevoir le cadeau que j’ai à vous faire. Celui de mes mots, celui de ma pensée, qui émanent tous deux de mon cœur mis à nu et qui constituent peut-être le plus précieux des présents que je puisse vous faire, aussi imparfait soit-il. Le seul, en tout cas. Et vous le refusez. En vérité, vous m’invitez à vous le donner mais n’en voulez pas. C’est un cadeau méprisé d’avance. Dans vos conversations, je n’ai pas ma place. Comme une poupée de porcelaine qui n’est là que pour décorer votre salon, je vous gêne dès lors que je me mets à parler. Je vous empêche de partir en roue libre, je vous oblige à penser dans l’autre sens quand vous aimeriez dévaler en luge et à toute vitesse la pente de l’égo libéré. Il ne faudrait quand même pas que j’oublie que je ne suis là que pour passer les plats. Le débat s’arrête là. Car je n’ai rien à vous apporter, je n’ai rien à vous apprendre. Et tandis que depuis les débuts de l’homme civilisé, des millions d’âmes ont été sacrifiées de gré ou de force à la recherche la plus meurtrière, la plus douloureuse, la plus nécessaire qui soit, celle de la vérité et de l’idéal, tandis que même les plus grands esprits se sont trouvés piégés par des mirages d’idées qu’ils pensaient justes et se sont heurtés au mur impitoyable de l’erreur souvent destructrice, quelquefois fatale, vous vous suffisez à vous-mêmes et savez déjà tout, ce dont je ne peux que vous féliciter. Vous n’avez pas besoin de moi, alors. Pas besoin de vous mêler à mon imperfection humaine, trop humaine. Il faut alors que je m’incline et que je me taise. Je propose de vous laisser entre vous, entre docteurs en science infuse et novices en humilité.

Texte écrit (et partagé sur Facebook) en janvier 2016.
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A propos Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout.
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3 commentaires pour A ceux qui n’ont pas d’oreilles

  1. Daniel Paul dit :

    Bonjour Altana, je suis content de retrouver votre verve assaisonnée au vitriol.
    En PNL, ce genre de profil est classé en « visuel » et nombre de politiciens que j’ai eu l’heur de rencontrer présentaient ce type de comportement. Le meilleur moyen de les déstabiliser que l’on m’a enseigné est de mémoriser un sujet évoqué au tout début de leur logorrhée, laisser le flot s’écouler sans dire un mot et lorsqu’ils ont besoin de reprendre leur souffle ou sont à court d’idées, leur demander ingénument des précisions sur le sujet initial. Leur réaction est lisible sur leur visage et leur réflexion doit être « Comment? Cela fait plus d’un quart d’heure que je me fatigue à développer mes pensées pour cet(te) abruti(e) et il (elle) en est resté(e) à ce détail ». Un éclair de lucidité traverse leur esprit et ils comprennent enfin que l’on se fout royalement de leur incontinence verbale. La plupart du temps ils tournent les talons brusquement sans un mot et vont porter leur baratin plus loin. Pour l’avoir testé plusieurs fois, je peux témoigner que ça fonctionne à merveille.

  2. Alex dit :

    Bon sang, mais… elle est en vie les amis, et en pleine forme avec ça ! Que l’on sabre le champagne, que l’on lache les confettis et que les sifflets sans-gêne nous brisent les esgourdes !

    Hum… bon. Du calme quand-même, car la damoiselle frôle un sujet grave : l’éristique. Cet art de la controverse qui se perd de nos jours le plus souvent dans les limbes d’une bien pensance puante au possible, un débat à sens unique, un bien malencontreux et soporifique oxymore, convenons-en.

    Car le problème n’est pas tant de faire face à un adversaire honnête que doué pour le blabla. Certes, en partisan de la vérité, on préférera l’honnête. Mais tout de même, à défaut de cela, on y trouverait au moins quelque intérêt si ça avait un peu de gueule. Et bien trop souvent, on a ni l’un ni l’autre.

    Il faut aujourd’hui creuser très profond pour dénicher un maître en matière de dialectique éristique. Que ce soit parlé ou écrit d’ailleurs. Un « bon troll », comme on pourrait les désigner désormais. C’est bien dommage, car ces spécimens ont des oreilles (ou des yeux donc) dont ils se servent avec brio, eux.

    On n’a plus qu’à espérer tomber dessus par pûr hasard. Mais quand ça arrive, alors là, c’est festival ! Et c’est même… beau. Un peu comme un article d’Altana. Sauf qu’il me semble qu’Altana, elle, joue de la vérité plus que du mensonge et de la mauvaise foi. Cela demande du courage d’affronter les fanfarons qui disposent de toutes les armes à leur disposition. Car même s’ils s’en servent souvent de manière tout à fait pathétique, ces armes sont véritablement redoutables, surtout pour tromper l’auditoire.

    Bref, je m’égare. Ca doit être l’émotion. Ravi de voir que vous vous portez à merveille, très chère !

  3. L dit :

    Tu reviens sur twitter (et dans nos DM) bientôt ma chérie ? Tu me manques.
    Baisers.

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