Mélancolie électorale

McGill student vote mob 2011

Adam Scotti (Flickr)

Extrait de mon Journal du 8 novembre 2016.

Dans quelques heures, l’Amérique aura élu son nouveau Président. Ma curiosité maladive fait que j’aimerais voir gagner et Hillary Clinton, et Donald Trump, pour voir dans quel monde on basculerait alors. Par là, je veux dire : j’aimerais donner un essai fictif à chacun d’entre eux, les voir à l’oeuvre. Qu’ils nous montrent ce qu’ils ont dans le ventre. Ils ont l’air tellement opposés : quel serait le résultat de ces deux votes ? J’aimerais pour chacun et dans une réalité parallèle, quelques mois, quelques années qui comptent pour du beurre afin d’en prendre plein les yeux. Mais la vie réelle, ce n’est pas du cinéma. Et très honnêtement, en dehors de cette étrange excitation électorale qui me prend à chaque fois, comme tout le monde, je ne suis dupe de rien et finalement presque mélancolique. Le sentiment que le monde risque de changer et que nous allons en être est de moins en moins fort à chaque élection ; nous savons que nous n’aurons sûrement pas les révolutions que nous attendons. Si j’étais américaine, je serais probablement abstentionniste, comme je le suis déjà ici, en France. Les discours culpabilisants n’y changeront pas grand chose. Le « Don’t Vote, Don’t Complain » n’a pas mes faveurs, je fais partie de ceux qui pensent que la machine actuelle est obsolète, rouillée, morte, et qui estiment qu’on ne réforme pas un système en coopérant avec lui et en appliquant des méthodes qui ne font pas ou plus leurs preuves… Car au lieu de voter pour des idées, au lieu de choisir véritablement les routes que nous souhaitons emprunter, nous élisons des candidats avec un programme déjà écrit, déjà monté, prêt à l’emploi, sans aucune possibilité de choix ou de modifications sur ce dernier. Et une fois que nos dirigeants sont élus, c’est dans leurs mains que se trouve le pouvoir et c’est là que les ennuis commencent : ils en font ce qu’ils veulent. Les promesses non tenues et les coups de contrat dans le canif sont, il me semble, un déjà-vu classique. Nous prenons les politiciens pour des grands sauveurs au lieu de revendiquer plus de pouvoir pour nous-mêmes, nous les regardons en levant la tête, nous nous subordonnons et par là-même, nous nous préparons un destin de victimes qui ne feront que subir les décisions des autres. Là est le problème. Il faut s’organiser autrement. Ne pas voter est pour moi un acte profondément politique ; c’est l’expression de l’exigence d’un autre modèle, quoiqu’en disent ceux qui nous croient désengagés ou indifférents. Je suis pour ma part le contraire de cela. Ce monde me blesse, chaque jour, dans ses outrances et ses injustices.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le monde ne peut avancer qu’avec la bonne foi et l’honnêteté politique de chacun. Et de cela, nous manquons cruellement à l’heure actuelle. Cette campagne aura été, comme d’habitude, un véritable cirque, un concerto d’anathèmes, d’accusations malhonnêtes, de dénis d’évidences. Tous ces gens qui défendent bec et ongles et dans chaque camp un candidat, en faisant semblant de ne pas voir les casseroles qu’il se traîne, les tristes affaires dans lesquelles il trempe, les conflits d’intérêt auquel il est en proie, ses défauts, ses failles, ses erreurs de jugement… C’est un espèce de jeu auquel les gens font semblant de croire, comme quand on a 10 ans, qu’on sait que le Père Noël n’existe pas mais qu’on feint de gober que le Monsieur venu apporter les cadeaux sous le sapin est autre chose que ce qu’il est, c’est-à-dire notre oncle avec un costume rouge en crépon et une barbe blanche à moitié décollée sur les mâchoires. Comment tous ces gens peuvent-ils croire qu’ils trompent autre chose qu’eux-mêmes ?
Sur ce point, c’est un immense constat d’échec, qui ne présage rien de bon : l’électorat et les médias sont toujours aussi immatures. J’ai vu, comme d’habitude, dans mon entourage et en dehors, des gens incontestablement brillants se fourvoyer, insulter leur intelligence, tomber bêtement et aveuglément dans les bras de Trump ou de Clinton par pur esprit de contradiction, par je ne sais quel désir de subversion, de provocation, de changement, arborer des casquettes « Make America Great Again » ou ressortir la vulgate démocrate la plus éculée, jouer les rebelles à l’ordre établi même quand ils sont ce que l’establishment a fait de meilleur. J’ai vu des débats sérieux être, comme d’habitude, contaminés par tout ce qui n’a rien à voir avec un raisonnement sérieux et constructif. Les réactions, les opinions, les parti-pris ont été, comme d’habitude, passionnels et orientés. Mais comment peut-on, avec un électorat et des médias qui se comportent « comme d’habitude », c’est-à-dire de façon immature et malhonnête, espérer autre chose que des politiciens, des candidats, et un(e) président(e) à l’avenant ? Comme d’habitude, nous aurons en retour l’exacte copie de ce que nous donnons de nous-mêmes.
Plus le temps passe, plus je suis intimement persuadée que dans le fond, ce qui importe, ce ne sont pas toujours ceux qui nous dirigent et auxquels nous pensons avoir délégué tout pouvoir de décision, à plus forte raison dans un monde où les politiciens n’ont pas tant de pouvoir que cela. Tout comme ce ne sont pas toujours les grandes lois et les grandes lignes qui définissent un pays, tracent un destin collectif. Nous et notre propre comportement, nous et notre karma, nous et l’intégrité, la générosité, la luminosité dont nous choisissons de faire preuve au quotidien, quand nous pensons que nul ne nous regarde, que nul ne nous évalue, voilà ce qui compte, bien souvent. Chaque instant compte. Et pas seulement les grands. Faire les choses à son échelle. Se méfier de ces grands rendez-vous, de ces grands soirs qui accouchent du même monde à chaque fois, avec les mêmes trompettes et les mêmes feux d’artifice en décor de fond. Le changement est toujours possible, de cela je suis persuadée. Mais il commence par nous-mêmes.
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A propos Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout.
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Un commentaire pour Mélancolie électorale

  1. Alex dit :

    La démocratie au sens strict est morte il y a 2500 ans et cet ersatz moderne qu’est la démocratie représentative relève bien plus de la manipulation crasse d’opinion que de l’expression d’une grande idée. Sinon, il paraît que les suisses sont heureux, mais ce n’est qu’une rumeur car les gens heureux ne font pas beaucoup d’histoires…

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