Bertrand Cantat : l’épreuve du pardon

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C’est avec un peu de retard que je réagis à l’affaire Cantat/Les Inrocks.

Je n’ai pas d’avis tranché et catégorique, j’écoute attentivement l’opinion de chacun car c’est un sujet douloureux sur lequel il serait bien présomptueux d’avoir des certitudes.

Mais il est intéressant de voir que notre société est régie par une espèce de fausse empathie.

Nous écrivons à des terroristes qui ont tué notre femme et la mère de nos enfants « vous n’aurez pas ma haine », nous cherchons des excuses, des enfances difficiles, des esprits torturés aux criminels et aux délinquants, nous sortons la carte de la tolérance, de l’indulgence et des bons sentiments face à l’innommable – et nous avons bien souvent raison de le faire – mais nous nous indignons qu’un homme comme Bertrand Cantat – qui est, qu’on l’apprécie ou non, un artiste majeur – qui a commis un acte monstrueux, fait de la prison et purgé sa peine depuis des années déjà, puisse refaire parler de lui et de son art.

Il semblerait que la colère légitime que l’on s’interdit de manifester dans certaines circonstances, face à certaines paroles, certains actes, nous la déchargions à d’autres moments, sur d’autres individus, avec la puissance du refoulé.

L’esprit de notre époque étant au féminisme et à tout ce qui touche de près ou de loin aux violences de tous types commises à l’endroit des femmes, sur ce point, c’est tolérance zéro, tandis que sur d’autres, c’est laxisme absolu.

Ainsi, les visages d’ordinaire accueillants, souriants, pardonnants, se renfrognent devant Bertrand Cantat, qui devient cet espèce d’indésirable auquel il est permis de souhaiter la mort dans d’atroces souffrances, vis-à-vis duquel il est possible de déchaîner les pensées les plus violentes, celles qu’on n’oserait jamais exprimer dans d’autres circonstances, sur d’autres sujets, vis-à-vis d’autres personnes. Il y a peu, tout le monde s’est réjoui, sur les réseaux sociaux, d’entendre François Cluzet le traiter d’enculé à la télévision. « Ah, qu’est-ce qu’il lui a mis ! ». On était bien contents. On pourrait le mettre à terre et le rouer de coups jusqu’à ce qu’il en crève – comme Marie – que tout le monde trouverait ça merveilleux, mérité, génial, jouissif. Le spectacle de son humiliation paraîtrait à beaucoup tolérable, et même souhaitable. Quelque part, il ramasse un peu pour les autres, ceux avec lesquels on a pas voulu, pas osé. On appelle ça un souffre-douleur.
Je trouve ce déchaînement désolant, déshonorant, triste et bas.

Pour ceux qui s’y adonnent, pour Marie, pour Bertrand. Pour notre monde qui n’en portera pas mieux, bien au contraire. Personne n’en sortira grandi. Personne.
Bertrand Cantat a commis une erreur monumentale, un acte répugnant et monstrueux. Un soir terrible, il a porté la main sur Marie Trintignant. Il l’a déglinguée. Il s’est acharné. Aveuglément. Il l’a laissée agoniser pendant des heures. Il a privé des enfants de sa mère, une mère de son enfant, un entourage entier d’une figure bien-aimée. Il a déstabilisé des repères affectifs, bouleversé des existences, descendu si bas, là où on ne trouve plus d’humanité, de noblesse et d’étincelle divine chez l’homme. Il a commis l’acte dont tant de femmes sont encore victimes chaque année. Il a même, paraît-il, poussé au suicide son ex-femme, Kristina Rady, qui est partie non sans avoir laissé derrière elle une conversation téléphonique édifiante où l’on prend la mesure de la terreur dans laquelle elle devait vivre.

Qui pourrait le nier ?

Il a purgé sa peine. Des années entières se sont écoulées depuis sa sortie de prison. C’est un être vivant. Il appartient à ce monde. Il a droit à la rédemption et je pense même que notre société devrait mettre toutes ses forces à encourager chaque tentative de reconstruction, de réparation, pourvu qu’elle se fasse dans la décence et l’auto-responsabilisation.

Personne ne devrait jamais être taxé d’irrécupérable : cela n’existe pasUne âme humaine ne se résume pas à ce qu’elle a commis, y compris quand il s’agit d’actes monstrueux. Une âme humaine, ça se hisse vers le haut, ça se guérit, ça se protège, ça se soutient dans sa progression, dans son combat pour devenir autre chose que ce qu’elle a été, dans sa lente et douloureuse ascension vers une meilleure version d’elle-même.

Même si ça nous fait mal, même si ça nous oblige à voir ce que nous n’aimerions pas voir, à regarder l’horreur en face, à lutter contre nos propres démons et à souffrir tout notre soul pour offrir ce fichu pardon qui est le cadeau le plus noble et le plus difficile que l’on puisse faire.

Là où la nature permet l’oubli, la civilisation oblige à revoir le visage de ceux qui nous ont fait du mal : tout le défi posé à notre être spirituel se trouve là.

Car nous sommes tous liés, tous interdépendants, tous ensemble : ce monde ne sera pas complet tant qu’un seul d’entre nous sera hors du chemin. La Justice doit être là non simplement pour punir mais aussi et surtout pour réparer. Elle doit savoir qu’il y a en chaque être matière au pire mais aussi au meilleur, elle doit toujours garder une porte ouverte pour chacun d’entre nous.

Je ne pense pas que mettre Bertrand Cantat en quarantaine et le traiter comme un lépreux, un banni, un déchet, soit une solution, ni même un acte très utile à la cause des femmes qui, rappelons-le effectivement, sont encore trop nombreuses à mourir sous les coups de leur conjoint, ou d’individus du sexe opposé.

Prenons la mesure du problème et battons-nous pour que la situation actuelle s’améliore définitivement, mais ne sombrons pas dans le marasme des indignations passionnelles, qui sont les grandes ennemies de la justesse et de la Justice.

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A propos Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout.
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